-TRIBUNE- Impôts sur les espaces naturels sensibles : l’écologue Bernard Bousquet demande au président du Département de la Dordogne quel usage en est fait

-

environnement-TRIBUNE- Impôts sur les espaces naturels sensibles : l'écologue Bernard Bousquet...

Les coupes industrielles (coupes à blanc et assimilées), désastreuses pour la biodiversité et leur gâchis de carbone, ont remplacé presque partout les coupes artisanales mieux adaptées à la structure des forêts naturelles (DR)

Ingénieur des eaux et forêts, docteur en écologie, Bernard Bousquet a adressé une lettre au président du Département de la Dordogne le 25 juin dernier, entre les deux tours du scrutin des départementales 2021. Depuis, comme attendu, Germinal Peiro a été reconduit à la tête de la collectivité -le 1er juillet. Dans son courrier, l’écologue du Sarladais se désespère de voir la biodiversité en Dordogne malmenée, et il demande au patron de la collectivité ce qui est fait des deux taxes départementales sur les espaces naturels classés sensibles qu’elle perçoit. À ce jour, sa lettre est restée sans réponse. Aussi, Bernard Bousquet l’a-t-il rallongée pour en faire une tribune. Que voici.

« Monsieur le Président,

Le département de la Dordogne, pourtant l’un des plus forestiers de France (418 000 ha, 45% du territoire) est très faiblement doté en zones protégées. Je me permets de lier forêts et zones protégées parce que la forêt est essentielle à la biodiversité terrestre. Pas n’importe quelle forêt bien sûr : au bas de l’échelle, il y a les monocultures de résineux qui sont des déserts biologiques et, tout en haut, les vieilles forêts naturelles, biologiquement bien plus riches que les jeunes peuplements. Contrairement à une idée répandue, les forêts anciennes restent longtemps (bien au-delà de leur âge d’exploitabilité) des « puits à carbone », beaucoup plus efficaces que les plantations.

« En Dordogne, on s’acharne à convaincre les propriétaires forestiers de rajeunir leurs forêts ! À privilégier la plantation (gourmande en énergie) à la régénération naturelle »

L’abondance de la ressource bois n’excuse pas son gaspillage ! Qui devrait être lourdement sanctionné (DR)

Vous me répondrez que les aires protégées (dont les ENS -espaces naturels sensibles) ne sont pas tout, et qu’il est notoirement insuffisant d’axer une stratégie de conservation de la nature sur elles seules. Tout à fait d’accord, mais je constate qu’en Dordogne, en zone banale, c’est-à-dire quasiment partout étant donné le déficit en aires protégées, on observe la substitution des forêts naturelles par des plantations de pins ou de Douglas, et un acharnement à convaincre les propriétaires forestiers de rajeunir leur forêts ! À privilégier la plantation (gourmande en énergie) plutôt que la régénération naturelle ! Les exploitants démarcheurs (Alliance notamment) n’ont aucun scrupule à pratiquer des coupes rases qui rentabilisent mieux leurs énormes abatteuses-déligneuses que des coupes sélectives. Au point qu’on gère maintenant les forêts à la louche, après avoir fourré aux oubliettes les pratiques de futaie jardinée, taillis sous futaie et autres régimes sylvicoles aux précisions bien trop horlogères pour rentrer dans les normes productivistes ! Dans cette logique aux antipodes de la transition écologique, les méga usines ultraspécialisées remplacent peu à peu les petites scieries qu’on trouvait autrefois dans presque toutes les communes. La biodiversité n’y trouve plus son compte (ni d’ailleurs les autres usagers de la forêt), et c’est bien là le drame…

« La biodiversité de la Dordogne se raréfie d’année en année, ce qui ne vous empêche pas, M. le président, de clamer haut et fort l’excellence environnementale du Département »

La biodiversité de la Dordogne se raréfie d’année en année avec la disparition des écosystèmes liés aux forêts naturelles matures. Cela ne vous empêche pas de clamer haut et fort l’ « excellence environnementale » du Département que vous présidez, même si cette évolution strictement économique de la filière forestière, la disparition des zones humides et des prairies permanentes (32 000 ha en 30 ans), et la quasi-absence d’aires protégées enlèvent toute objectivité au label de la collectivité.

« On sait très bien que les diverses appellations zones protégées sont insuffisantes pour préserver assez la nature. Vous en savez quelque chose, M. le président : en qualité de porteur du projet de la feue déviation de Beynac, vous avez fait peu de cas de deux d’entre elles »

Revenons aux aires protégées. La situation n’est pas brillante : 4 petits ENS en tout et pour tout, de quelques centaines d’hectares pour tout le département* (certains d’ailleurs d’un intérêt plus touristique que biologique), autrement dit un fétu de paille, alors qu’un bon nombre d’espaces et d’espèces (végétales et animales) mériteraient une protection de fait, et que vous avez en main un droit de préemption pour maitriser le foncier ! Que constate-t-on dans ce département ? Aucun parc national, une seule réserve naturelle (le marais de Groléjac), une seule réserve biologique (172 ha en forêt de Campagne), qui sont les trois seuls statuts véritablement protecteurs de biodiversité dans ce pays. On sait très bien que la charte des parcs naturels régionaux privilégie leur fonction économique davantage que leur fonction conservatoire et que ni les sites Natura 2000 ni les réserves de biosphère, encore moins les ZNIEFF (zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique) et les arrêtés de biotope ne garantissent une préservation suffisante de la nature. Vous en savez quelque chose, en qualité de porteur du projet de la feue déviation de Beynac qui avez fait peu de cas de la zone centrale de la réserve de biosphère du Bassin de la Dordogne et d’un site Natura 2000 (incluant la ripisylve de la rivière).

La Dordogne fait bien pâle figure comparé au Lot voisin avec ses 35 ENS couvrant 8 300 ha, dont 10 sites naturels majeurs.

« Pourtant, il y a un moyen sûr pour conserver la biodiversité remarquable (…) Quinze départements l’ont employé »

Dans le contexte actuel du département 24, un réseau étendu d’aires protégées couvrant les écosystèmes sensibles serait un moyen sûr de conserver la biodiversité remarquable.

En conséquence, je vous suggère d’installer une comité scientifique (de la biodiversité). Quinze départements l’ont fait. L’enjeu le justifie largement. Sa mission serait de proposer une gamme variée d’actions de conservation de la biodiversité. Ce comité commencerait par étudier et proposer un réseau cohérent d’aires protégées dans l’ensemble des écosystèmes majeurs du département : zones humides (marais, prairies permanentes, ripisylves…), pelouses sèches, landes, bocages, vieilles forêts naturelles.

« Les ressources humaines, vous les avez, M. le président : les nombreuses associations de protection de la nature sont un réservoir de spécialistes compétents »

Monsieur le Président, vous ne pouvez prétexter que les ressources humaines font défaut pour monter un tel comité ! Cinq ou six personnes suffiraient. Les nombreuses associations de protection de la nature sont un réservoir de spécialistes compétents. Votre serviteur (à la retraite) a passé 40 années de sa vie dans la protection et la gestion d’aires protégées à travers le monde et ne demande pas mieux que d’être utile à cette tâche !

Une fois ce réseau défini, au Département d’agir (achat de foncier, expropriations, gestion…) et de légitimer sa politique d’excellence environnementale ! Ce comité pourrait même aller très loin dans ses recommandations, et permettre à la Dordogne de rattraper son retard, voire de prendre de l’avance -par exemple, en expérimentant le ré-ensauvagement d’une zone forestière profonde et peu peuplée.

« En moyenne, chaque département français dépense dans ce but 3 M€ par an (la fourchette variant entre 1 et 17 M€). Qu’en est-il de la Dordogne ? »

Dernier point : le département recouvre chaque année la taxe départementale des espaces naturels sensibles (TDENS) et la taxe d’aménagement des espaces naturels sensibles (TAENS). Ces impôts (loi de finance 2000) s’appliquant à tous les projets de construction, de reconstruction et d’agrandissement des bâtiments de toute nature, leur produit aide normalement à financer en tout (pour la première) et en partie (pour la seconde) l’achat, l’aménagement et la gestion d’espaces naturels sensibles.

En moyenne, chaque département français dépense dans ce but 3 millions d’euros par an (la fourchette variant entre 1 et 17 millions d’euros). Qu’en est-il de la Dordogne ? Même si le taux de ces taxes est bas dans le 24, vous comprendrez que je m’inquiète de la destination de leur produit, sachant qu’aucun ENS n’a été créé depuis des années ! Il y aurait pourtant fort à faire ! Les 50 000 ha de la forêt de la Double, entre autres exemples, regorgent de sites Natura 2000, de ZNIEFF et de forêts naturelles, malheureusement sous la menace indiquée ci-dessus.
L’ensemble des sommes collectées est-il absorbé par l’aménagement et la gestion des quatre petits ENS existants ? J’ai du mal à le croire.

« Pourquoi le Département de la Dordogne n’a pas répondu à l’enquête nationale sur la gestion  des espaces naturels sensibles ? »

Pourquoi la Dordogne n’a-t-elle pas répondu à l’enquête nationale de 2015** ? En particulier, pourquoi n’a-t-elle pas répondu aux questions : dépenses affectées aux espaces naturels sensibles ? Et taux de consommation annuel de la TAENS pour les ENS ? Pourquoi le tableau des recettes et emplois de la TDENS et de la TAENS affectée aux espaces naturels sensibles n’est-il pas renseigné à la ligne Dordogne* ?

Le citoyen crédule que je suis aimerais bien obtenir quelques explications sur les montants récupérés annuellement, et sur l’utilisation qui est faite des dites sommes.

Vous remerciant par avance de votre réponse, veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments cordiaux,

Bernard Bousquet

Membre du Collectif Transition Périgord Noir (CTPN), Membre de DIGD (Défendre l’intérêt général en Dordogne), Membre du Collectif SOS Forêts Dordogne 

  • Les quatre ENS de la Dordogne : Étang de la Jemaye : 210 ha (autour de l’étang); forêt de Campagne : 337 ha; Grand étang de Saint-Estèphe : plan d’eau de 23 ha; retenue d’eau de Miallet (barrage artificiel)

** source Direction générale de l’aménagement du logement et de la nature (DGALN)/Direction de l’urbanisme de l’habitat et des paysages/QV5 (DUHP/ sous-direction de la qualité du cadre de vie) »

2 Commentaires

  1. Cette lettre est excellente et montre le haut niveau de connaissances de personnes en perigord. Malheureusement le président reste sourd à toute analyse, étude, proposition. C’est lui qui décide. La forêt de la Double mérite une enquête sur son exploitation, son désintérêt est total. Il suffît de constater les dégâts sur la Vallée de la Dordogne où son seul souci est le bétonnage. Nous sommes face à un autisme total. Un jour cela changera. Peut-être ce sera trop tard. La démocratie personnelle aura causé beaucoup de désastres.

  2. DORPER : J’aime la première phrase de votre commentaire. Mais il faut dire et redire et redire encore ces choses qui ne sont pas entendues et peut être aller plus loin. Il y a bien des gens qui vous entendent (qui vous lisent) et qui sont très concernés par ce problème.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Dernières Actualités

-TRIBUNE- « Pourquoi les affirmations de Germinal Peiro sur la déviation de Beynac sont contestables »

L’assemblée du Département de la Dordogne s’est réunie mardi 20 juillet 2021… et le sujet de la déviation de...

Jean-Claude Nouard : « en Dordogne, la forêt est exposée au risque incendie à peu près comme en Corse, et en priorisant les essences rentables, la...

Avec sa surface de 418 000 hectares de forêt, la Dordogne se hisse au 3e rang des départements les...

Démolition du chantier de Beynac : le bras de fer continue entre le préfet et le Département de la Dordogne… jusqu’à ce que la justice...

La démolition du chantier de feu le projet de la déviation de Beynac et la remise en état du...

Projet éolien de la Queue d’âne : les opposants en soutien au préfet de la Dordogne contre l’insistance du promoteur Abo Wind

En Dordogne, les projets éoliens envisagés se heurtent, chacun leur tour, à une opposition massive des habitants. Des associations...

Projet éolien de Mazeyrolles : le promoteur annonce jeter l’éponge et si c’est tant mieux, les motifs qu’il avance sont jugés « peu crédibles, voire...

À Mazeyrolles, flotte le parfum de triomphe d’un David qui était à la lutte avec Goliath, et depuis longtemps....

Sur le même sujet

À Ribérac, information chiche des élus, mise en cause des services de l’État et reprise de l’abattoir compromise

Conseil municipal extraordinaire consacré aux finances de la ville de Ribérac, vendredi 06 août. Il faut notamment rectifier le...

Jean-Claude Nouard : « en Dordogne, la forêt est exposée au risque incendie à peu près comme en Corse, et en priorisant les essences rentables, la...

Avec sa surface de 418 000 hectares de forêt, la Dordogne se hisse au 3e rang des départements les...

Démolition du chantier de Beynac : le bras de fer continue entre le préfet et le Département de la Dordogne… jusqu’à ce que la justice...

La démolition du chantier de feu le projet de la déviation de Beynac et la remise en état du...

En 2015, le candidat Pierre Fabre « n’a nullement appelé à voter pour Germinal Peiro » (contrairement à ce que l’intéressé avait déclaré)

Occupé à appeler un chat un chat et donc la Dordogne, un « fleuve » au lieu d’une « rivière », Pierre Fabre...

-TRIBUNE- « Plaidoyer pour la nature en Dordogne » par Bernard Bousquet, écologiste et écologue forestier

L'écologue forestier Bernard Bousquet est écologiste. Il verse au débat des élections départementales 2021 et régionales 2021 son diagnostic sur...

A la une