Michel Duchène : « Les immeubles de Bordeaux s’effondrent ? Les propriétaires sont les premiers responsables, puis la puissance publique, dont la parole pourrait pourtant se sublimer »

-

à la uneMichel Duchène : « Les immeubles de Bordeaux s’effondrent ? Les propriétaires...

Michel Duchène s’est vu confier le pilotage de la grande métamorphose de Bordeaux (© Territoire Magazines)

À l’heure où la grande majorité d’entre nous cherchent à quoi peut bien servir la chose publique, un ancien élu de la ville de Bordeaux, de sa métropole -dont il était vice-président- et du Département de la Gironde (canton de Bordeaux 3) soutient que, quand les équipes aux affaires veulent bien s’en donner la peine, elles peuvent trouver matière à « se sublimer ». Longtemps adjoint au maire Alain Juppé, Michel Duchène a vécu une expérience qui rendait son sens à la politique. À coups répétés de décisions courageuses, des résultats concrets ont été obtenus : la métropole de la Nouvelle-Aquitaine s’est « métamorphosée ». Élégante, sûre, respirable, elle est redevenue le bien commun des Bordelais. Voir encore avant-hier, après… il y a 2 jours, des immeubles de son centre-ville s’effondrer en cascade sidère l’élu qui a été… la pierre angulaire de cette mutation profonde. Michel Duchène pointe la responsabilité des propriétaires, en premier. Mais la puissance publique a aussi sa part, dit-il. Il lui revient en effet de prendre des mesures, spécialement quand elles ont été éprouvées. Il a précisément consacré un ouvrage à son pouvoir de transformation du sol au plafond. Le centre-ville est le cœur battant d’une cité, insiste-t-il, la clé de voûte de son quotidien social, quelle que soit sa taille et où qu’elle se situe. La Dordogne, piquetée de cœurs de cités mités, voire miteux, serait d’ailleurs bien inspirée de s’en souvenir… pour réagir pendant qu’il est encore temps.

« Je suis un peu effaré de voir aujourdhui des immeubles du centre historique tomber les uns après les autres». Il y a 2 jours encore, une corniche qui menaçait de tomber a aussi entraîné l’évacuation dhabitants samedi 26 juin, mais Michel Duchène classe ce cas à part. « Ça arrive et pas seulement à Bordeaux. ». En revanche, la nouvelle mise en sécurité opérée avant-hier, comme le 21 juin, puis le 24 juin, sest imposée durgence après que des immeubles se sont effondrés rue de la Rousselle, sachant que dautres menacent den faire autant … « comme si les ennuis volaient en escadrille ! ». Certes, ce caractère sériel invite Michel Duchène à imaginer que la malchance pourrait sen mêler, au regard de la concentration de ces événements dans une rue. Reste quen matière durbanisme, le sort ne sacharne que sil trouve des brèches. Si les immeubles tombent « comme des châteaux de cartes », il y a des explications et elles sont au demeurant indépendantes des points de vue partisans.

« Un immeuble ne tombe pas comme ça »

« Les immeubles concernés sont très, très anciens, donc ils sont plus fragiles ». Non pas que ceux-ci naient pas été, pour la plupart, solidement bâtis. Simplement, l’âge leur pèse. « La pierre bordelaise peut devenir friable, et la pluie, notamment, accentue ce phénomène, lorsque la toiture n’est plus étanche ». Que lentretien de ces immeubles vienne à manquer, et cette fragilité se traduit parfois tout naturellement par… un écroulement, à linstar de celui qui sest encore produit avant-hier 29 juin rue de la Rousselle, après dautres, quai de Bacalan, le 21 juin. En étant appuyés les uns contre les autres, « leffet domino » est le risque associé et hélas… logique. Or, « très souvent, le manque dentretien est en cause ». Sachant que la puissance publique néglige comme un rien lanticipation du danger à la clé. Défaillance qui fait aussi motif à pareils drames -hier encore, trois blessés étaient à déplorer. Toutefois, « quon tourne le problème dans tous les sens, les premiers responsables de ces effondrements sont les propriétaires de ces immeubles ». La mairie doit prendre sa part dans la protection du bâti, en instaurant des périmètres de prise en considération qui lui permettront des interventions publiques à même de préserver l’ensemble. « Un immeuble ne tombe pas sous leffet dun coup de baguette magique ». Pas même si c’était le diable qui la tenait.

« La grande imposture de la rénovation a été de sauver les coques tout en y laissant entrer les marchands du temple »

« La restauration immobilière n’est pas une préoccupation nouvelle ». À partir de l’été 1962, André Malraux va enclencher une dynamique de rénovation des centres historiques. À Bordeaux, le quartier Saint-Pierre en bénéficiera… comme le centre historique de la ville de Sarlat, dans le Périgord Noir. « On restaurait alors la coque des immeubles ». En interdisant conjointement que les antennes de télévision gâchent le paysage, et en enterrant les réseaux. « De quoi réaliser le sauvetage des centres anciens des villes, partout en France ». Reste que si la loi Malraux (03 août 1962) permettait, dans le cadre du PMSV (pour plan de sauvegarde et de mise en valeur), de consolider « les coques », elle n’amenait pas à regarder à l’intérieur de celles-ci. Libre donc d’y faire tout, et, à Bordeaux, il s’est avéré que ce serait principalement n’importe quoi. « Des matériaux très anciens ont été retirés des immeubles bordelais pour être remplacés par du placoplatre… », et pourquoi pas, sur sa lancée, poser ce placoplatre sur des pierres humides… eh bien ça s’est vu. En tout cas, en avant le découpage des immeubles anciens en studios de rapport, on a lâché les freins. « La grande imposture de la rénovation a été de sauver les coques tout en y laissant entrer les marchands du temple ».

« Dans un premier temps, le sauvetage de l’architecture du centre historique de Bordeaux s’est effectué au prix du sacrifice de la vie sociale »

« Les habitants de ces studios étaient majoritairement des jeunes étudiants, et leur rapide dégradation avait entraîné beaucoup de vacance ». Le charcutage à la va-vite de ces immeubles anciens a profondément transformé les quartiers dans lesquels ils étaient campés. « Petit à petit, ils se sont vidés de leurs habitants ». En revanche, les boîtes de nuit y ont pris leurs aises, laffichage sauvage y a prospéré. Les quartiers Saint-Pierre, Saint-Paul et Saint-Michel« dans une moindre mesure »– se sont « paupérisés », linsécurité sest mise à enfler notablement. Au fur et à mesure du délabrement de ces quartiers, les cambriolages se sont vu facilité: un coup de pied de porte dans la porte, et, hop, le butin atterrissait dans le sac. Les dealers ont pris leurs quartiers où ils avaient leur clientèle. Chaque consommateur assurait alors à ces marchands de mort leurs moyens de subsistance. Un junkie charmant le matin vire agressif quand il a besoin de sa dose. « Le matin, il porte le sac à provision dune mamie, laprès-midi, il va lui demander de largent et, le soir, il est prêt à la trucider ». À linverse, dans les zones peuplées, il se trouve toujours un voisin pour ouvrir sa fenêtre et donner lalerte pour freiner la commission dun délit. Au total, « le sauvetage de larchitecture du centre historique de Bordeaux sest effectué au prix du sacrifice de la vie sociale ».

« À Bordeaux, la décrépitude de l’architecture du centre-ville allait de pair avec le naufrage de sa dimension sociale »

« En 1999, jai été effaré de constater que les commerces qui restaient en place dans le centre historique utilisaient les appartements pour en faire des réservessi toutefois quelque chose en était encore fait ». Michel Duchène, qui est devenu également conseiller général, siège alors au conseil municipal de Bordeaux (depuis 1989) et le chantier du tramway, les travaux damélioration des quais occupent tout le projet politique urbain. Il découvre alors que dans de grandes maisons bourgeoises où vivaient une ou deux familles, il y a désormais une douzaine de studios. Les élus qui veulent se porter au secours de larchitecture, qui se délite inexorablement, prennent conscience que « la dimension sociale » se décrépit dans le même temps. « On savait que les commerces se portaient mal, mais on navait pas mesuré lampleur du départ des familleset la dégradation des immeubles quelles avaient quittés ». Impossible denvisager que les années 2000 ignorent une catastrophe sans lautre. Or, il existe alors des équipes municipales qui ont appris comment les empêcher : les élus bordelais mettent le cap sur Marseille -dans le quartier du Panier. « On a découvert le plan de restauration immobilière (PRI)… et on la copié ». Le remède est très efficace, mais aussi indissociable dun effet pervers. « Les prix au mètre carré se sont envolés, cest indéniable ». Révolue, l’époque où personne ne voulait habiter les quais de Bordeaux. « Pour autant, le PRI a permis d’obliger les propriétaires à gérer leur bien, ce qui a entraîné la rénovation dans un cadre réglementaire de milliers d’appartements et le retour des familles, quelque soit leur niveau social -il y avait des logements sociaux dans le centre-ville ».

« La force d’Alain Juppé a tenu à contraindre les propriétaires à appliquer la loi »

« La force dAlain Juppé a tenu à contraindre les propriétaires à appliquer la loi ». À Bordeaux, si lobligation de ravalement des façades, qui leur passe au-dessus de la tête… et sur ses 4,5km de quais, va être encouragée par une aide financière, elle va surtout être la seule alternative à leur expropriation. Les propriétaires sont de facto forcés de dépenser. Avec une petite équipe, Michel Duchène les a contactés, lidée dagir brutalement étant écartée. « Ils étaient indifférents. Soit le bien correspondait à une ligne d’écran d’ordinateur d’une banque parisienne, soit les héritiers se disputaient ce bien depuis de nombreuses années, soit ils ne savaient pas situer dans leur patrimoine le bien dont on leur parlait ». Souvent, les locataires sexonéraient de payer leurs loyers, quand les squatteurs navaient pris place dans leurs appartements. Total : « les propriétaires avaient disparu de lespace urbain et social ». Mais le résultat est quen une poignée dannées, avec en réalité deux expropriations effectives, « la pierre blonde qui vire au rose le soir » a retrouvé son lustre sur ces 4,5km. Aujourdhui, « les quais de Bordeaux la Blonde rivalisent de beauté avec ceux de Vienne, considérés comme les plus beaux dEurope ».  Cette reprise en main urbaine a donné « le coup denvoi de la grande métamorphose » (*) de la métropole de Nouvelle-Aquitaine, sur un secteur de147,5 hectares, « une immensité qui avait eu la chance d’être plutôt épargnée par les bombes de la Seconde guerre mondiale ». Là où « les bars de nuit, la prostitution occupaient la place, il ny a plus dappartement à louer ou à vendre ».

« Nous avons tenté de recréer le village urbain, où les habitants tissent du lien social »

« Il y a donc des immeubles vraiment très anciens dans le centre historique de Bordeaux, et ils tombent si lon ne fait rien pour empêcher la paupérisation des quartiers où ils sont situés ». Affichage sauvage, tags, boîtes de nuit, trafic de stupéfiants, bruit et pollution, qui gâtaient le quotidien des habitants, Michel Duchène et son équipe les avaient ensuite combattus avec un ensemble de mesures concrètes : interdiction et contrôle sonore des boîtes de nuit ouvertes jusqu’à pas d’heure, y compris les after, nettoyage quotidien anti-tag et affichage sauvage, procèsverbaux contre les dépôts d’ordures des restaurants, rénovation des places et de la voirie … instauration d’un « secteur à contrôle daccès » de 80 hectares, « le plus grand de France », pour donner la priorité de la circulation et du stationnement aux résidents, et faisant s’effectuer les livraisons le matin, création d’une navette électrique de petite taille –« dans ce secteur ancien, aucun transport collectif n’était jamais passé »avec arrêts à la demande sur une ligne bleue tracée au sol… En tout état de cause, les promeneurs ont quitté la rue Sainte-Catherine pour investir les quartiers concernés par cette reprise en main. Cest là que des « boutiques branchées », qui vendent les mêmes lunettes de soleil que dans le Marais parisien se sont mises à fleurir. « Je naurais pas voulu que ça aille aussi loin, je tenais à ce que les familles restent ». Pourtant, celles-ci s’étant retrouvées en situation de vendre leurs biens, dont le prix au mètre carré avait explosé, nont pas laissé passer loccasion de faire la culbute, et elles ont migré vers la périphérie. « Ceux qui sont partis ne sont pas revenus, mais leurs enfants, si. Pour le plaisir d’un quartier sans voiture ou presque où la priorité est donnée aux piétons er aux cyclistes, le plaisir de la ville, son urbanité, sa convivialité, le plaisir quotidien davoir la possibilité de prendre à deux pas de chez soi le café du matin, pour le lien socialOn a tenté de recréer le village urbain et il ny a plus rien à vendre ou à louer ».

« Partout où les élus ne s’occupent pas de leur centre-ville où ils croient devoir ménager leur électorat, ils favorisent l’avancée du Rassemblement national »

« Les immeubles du centre historique seffondrent bien parce que la volonté dexercer une veille vigilante a baissé ». Or donc, par nature, la fameuse pierre blonde bordelaise « pompe lhumidité, elle doit respirer… à lextérieur comme à lintérieur ». Ce travail de surveillance rapprochée implique quil faille qu’ « un élu ne fasse quasiment que ça ». Si l’équipe municipale actuelle, ainsi que la précédente, ont bien « témoigné de lattention à ces immeubles », cet intét a toutefois décliné. « Il y a eu un manque de transmission », comme si, peut-on traduire, la connaissance sensible avait manqué. « À la décharge de l’équipe aujourdhui en place, les immeubles qui viennent de tomber étaient en attente de démolition, et rapide ». Voilà pourquoi Michel Duchène « refuse » que la puissance publique soit tenue « la première » pour responsable : les propriétaires tiennent bien la pôle position. Même si sans volonté coercitive, ladite puissance publique perd en puissance. « Partout où les élus ne soccupent pas de leur centre-ville où ils croient devoir ménager leur électorat, ils favorisent lavancée du Rassemblement national ».

« En Dordogne, on se félicite de l’explosion de la location saisonnière alors qu’elle est en train de la tuer. Quand le Covid sera derrière nous, les moineaux repartiront en Croatie… et la Dordogne se videra »

« Ce qui est important, cest le centre-ville et ce constat est valable pour les cités de la Dordogne ». Et « les élus doivent faire et donner envie aux propriétaires de faire avec eux ». Dautant que nombre dentre eux sont âgés, et quils confessent aisément que seuls, ils « ny arrivent plus ». Il y a la réglementation pour y parvenir, puis des arrêtés municipaux, puis les montages financiers qui vont bien pour les aider, explique Michel Duchène. Oui, il faut prévenir que « ça va être dur », mais aussi, soutient lancien élu, prévenir que le sauvetage sera non seulement bénéfique à la vie en commun, mais quil constituera un résultat concret comme lopinion en attend de la politique. « Cest sublimer la parole publique ». Pour ces repêchages aux airs de miracles, « il faut créer de lhorizontalité, casser des murs porteurs, installer si possible des ascenseurs pour que les personnes âgées continuent de vivre dans ces cœurs de ville ». La vacance commerciale implique inévitablement la vacance des habitations etréciproquement, le commerce ne peut aller bien sans la densité. Un adjoint dédié à la résurrection dun centre-ville, entouré dune équipe administrative pluridisciplinaire en lien avec des professions du secteur privé -urbanistes, architectes, commerciaux, communicants- et laffaire peut sengager sur de bons rails. « Bergerac a, il y a quelques années, fait un très bon boulot », démontrant au passage que, « pour un immeuble, il y a dautres finalités que leffondrement ».  Faute de réaction de la puissance publique, « les centres-villes vont continuer de se dégrader au point qu’ils ne seront plus récupérables ». En Dordogne, on se félicite de lengouement pour la location saisonnière alors qu’ « elle est en train de la tuer ». Laprès-Covid booste le secteurmais le jour où les obstacles à la mobilité que l’épidémie impose seront surmontés… « les moineaux repartiront en Croatie, et, de nouveau, la Dordogne se videra ». Michel Duchène plaide farouchement pour « un projet politique de requalification ».

(*) La grande métamorphose de Bordeaux, par Michel Duchène, éditions de l’Aube.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Dernières Actualités

En Dordogne, en images, la cité de Lanouaille s’est retrouvée au centre du monde culturel et/ou politique

Direction le nord de la Dordogne, dans le Périgord Vert où, à l’occasion du salon du livre Périgord-Limousin ces vendredi...

Manif anti passe sanitaire à Sarlat : préférence pour « l’intelligence », recommandation de lecture, et… fleurs

Pour le cinquième week-end consécutif, les opposants au passe sanitaire et à la vaccination obligatoire des soignants battent le...

Manif anti-passe sanitaire à Bordeaux : « Nuremberg », « crime », « honte d’être Français »… l’inflation du vocabulaire continue   

Pour la 4e fois, les opposants au passe sanitaire et à l’obligation vaccinale des soignants sont descendus dans la...

À Ribérac, information chiche des élus, mise en cause des services de l’État et reprise de l’abattoir compromise

Conseil municipal extraordinaire consacré aux finances de la ville de Ribérac, vendredi 06 août. Il faut notamment rectifier le...

Boulazac Isle Manoire : pourquoi le revers que le Conseil d’État a infligé aux opposants de Jacques Auzou les sonne

Sans que rien de leur teneur ne filtre, les conclusions du rapporteur public avaient douché les requérants -6 élus...

Sur le même sujet

La Dordogne ou « le pays aux 1001 châteaux » : cap sur Aubas, près de Lascaux

Il y aurait mille et un châteaux en Dordogne. Chacun est libre de vérifier si le compte y est....

En Dordogne, en images, la cité de Lanouaille s’est retrouvée au centre du monde culturel et/ou politique

Direction le nord de la Dordogne, dans le Périgord Vert où, à l’occasion du salon du livre Périgord-Limousin ces vendredi...

Dordogne et nature : cap sur Carsac-Aillac et ses jardins d’eau, à ¼ h de Sarlat

La respiration est redevenue tendance ; conjointement, sans surprise, la nature, une aspiration. De quoi encore filer en Dordogne. Rendez-vous...

Dordogne et spiritualité : cap sur la cathédrale Saint-Front de Périgueux

La Dordogne a sa cathédrale, elle se situe dans la capitale du département Périgueux. L'édifice a son saint, Front,...

Jour de marché en Dordogne : cap sur Eymet

Au quotidien, le marché a le vent en poupe. En été, il devient un rendez-vous incontournable, un must. Cap...

A la une