Jean-Pierre Vallade : « le bois m’use, pompe toute mon énergie » (mais quel honneur d’offrir une guitare à Raphaël Faÿs)

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Jean-Pierre Vallade, dit Jipi dans le Périgord où il est Beynacois (© Territoire Magazines)

Vedette dans le Périgord Noir, professionnel respecté en France, Jean-Pierre Vallade est une personnalité. Entre son métier de tourneur aux Jardins de Marqueyssac et son travail de luthier à la maison, il trouve le temps de fabriquer des objets à ses amis. À condition qu’ils acceptent de patienter : le carnet de commandes du tourneur-sculpteur-modeleur sur bois Jipi (surnom périgourdin de ce natif de Béziers) déborde, sans qu’il ait jamais fait de publicité. Aujourd’hui, il termine une guitare pour Raphaël Faÿs, pointure internationale du jazz manouche. Dans sa cuisine, joyeux capharnaüm qui fait pièce commune avec son atelier, Jipi consacre sa vie au bois, qui l’a embobiné dès l’enfance… et auquel il est resté fidèle, une année de flirt sérieux avec le jazz mise à part… quoiqu’il lui voue toujours une profonde affection.

« Je sculptais au lieu de faire mes devoirs ». Les vacances du jeune héraultais Jean-Pierre Vallade s’écoulent dans le marais poitevin, où les frênes têtard notamment produisent un feu d’artifice sur son imagination. À simplement les regarder, ils lui suggèrent la représentation d’un visage humain, d’une figure animale… « Je vois déjà ce qu’il y a dedans ». Le spectacle l’impressionne tant qu’il aspire à extraire tous ces gens et toutes ces bêtes du bois. Son grand-père comprend que le gamin mérite qu’on lui enseigne le modelage, et il va s’en charger lui-même. Entre le bois et Jean-Pierre, les noces sont scellées… et le divorce avec l’école traditionnelle va se consommer doucement mais sûrement. Reste que, même en traînant des pieds, même… et surtout en ayant la tête ailleurs, l’élève Vallade consentira à pousser jusqu’au baccalauréat, sans perdre de vue la poursuite de son rêve : devenir artisan du bois, sans savoir qu’il piétinera en réalité les frontières de l’art.

Les noces avec le bois résistent au flirt avec le jazz

« À 12 ans, je fabriquais des petits sabots en bois, que je vendais 10 francs pour mettre de l’essence dans ma mob’ ». Le marmot Jean-Pierre tient là une justification à se disperser : s’il boude l’école, au moins a-t-il le sens des contingences. Il apporte aussi à son entourage familial la preuve que, si sa passion pour le bois l’absorbe, il pourrait bien être capable d’en tirer matière à se forger un métier. On lui fait confiance et il ne déçoit pas, en décrochant un premier CAP -sculpture. Jusqu’à ses années de lycée, quand il s’entiche de musique -l’affaire avait en réalité des racines anciennes : pipeau à 6 ans, guitare à 9 ans, puis saxo. Le voilà donc cette fois hautement occupé par ses cours de jazz… et tant pis si, parti sur ces rails-là, il programme son échec au baccalauréat. « J’ai été un gros branleur pendant un an ». Reste qu’avec le bois, le mariage tient bon. Le jeune homme aspire toujours à apprendre à travailler ce matériau vivant, en suivant une formation de tourneur. « Je voulais savoir faire des chevilles ». Pour s’en donner les moyens, il trouve un emploi de magasinier-cariste, qu’il assure pendant trois ans.

Entré en Dordogne, par la grande porte

« Je dormais sur des bancs derrière l’église… enfin j’essayais : il y avait une colonie de scorpions… ». Dans le même temps que ces nuits de galère, un ange s’est posé sur l’épaule de Jean-Pierre. 1993, on lui propose un poste d’assistant de formation à Bédarieux. Le centre dédié a brûlé et le directeur a besoin de relancer la machine. « Je l’ai regardé apprendre aux élèves pendant un an ». Tout à trac, son professeur lui apprend alors qu’il commence lui-même comme formateur la semaine suivante. Non seulement Jean-Pierre va se montrer à la hauteur, mais il va décrocher un second CAP l’année suivante -tourneur. « Avec deux CAP, j’allais pouvoir travailler à l’AFPA ». 1997, il ficèle un mémoire intitulé Le bois et la mémoire manuelle. L’équivalent d’un bac+ 3 ». C’est aussi cette année-là que Jean-Pierre atterrit en Dordogne. En empruntant la grande porte : il est embauché aux Jardins de Marqueyssac. Pour un contrat court, certes -2 mois, l’été. Mais qui sera renouvelé sans délai, puis vite transformé en contrat plus long, et récurrent, année après année -voilà presqu’un quart de siècle qu’il y tient sa place. Jean-Pierre va choisir d’abandonner ses vacations dans des centres de formation pour s’installer à demeure dans le Périgord Noir, à Beynac. Jean-Pierre devient Jipi et on le fait Périgourdin. En 2006, il achète un terrain et s’attèle à la construction de sa maison. Il la finit douze ans plus tard -« c’est la durée d’un cycle chinois ».

« La concentration est maximum. Travailler le bois ne supporte même pas un fond musical »

« Fabriquer une guitare, c’est 150 heures de travail ». Jipi choisit toujours l’arbre dont il transformera le bois. Nombre de ses outils sont également de sa fabrication. Le gros du temps, il travaille dans un silence absolu. « La concentration est maximum ». C’est seulement quand il tourne le bois que le caractère « un peu répétitif » des gestes lui laisse le loisir d’écouter de la musique. Il lève la tête, saisit une pièce de bois. « Ce cèdre du Canada, il a été coupé il y a 700 ans ». Et ça le bouleverse. « Cette guitare, c’est de l’épicéa du Doubs, vieux de 250 ans ». Nouvel émerveillement. Cette fois, Jipi est ailleurs. « Les filets, là, c’est l’horreur… ». Ces fichus filets qui servent de « pare-chocs » au caisson d’une guitare -2 millimètres d’épaisseur, « de la dentelle », merci d’imaginer. Si des luthiers font bouillir le bois, il préfère pour sa part le cintrer « quand il est bien chaud ». Le gamin en mob’, l’adolescent kakou ont donné naissance à un professionnel exigeant.

Première signature d’une guitare : une rosette composée de… 17 000 pièces de bois

« La lutherie, c’est une science ». Et voilà Jean-Pierre parti à différencier guitare et violon, en opposant « jeu unique » et « système oscillatoire équilibré », soucieux de communiquer l’enthousiasme que le cheminement dans les arcanes techniques lui procure. Pourtant, en quittant l’Hérault, il savait qu’il renonçait à « faire luthier ». Les guitares, les violons, les contrebasses, les harpes celtiques, c’est pour « se régaler » qu’il les fabrique -au passage, les instruments ont des cordes faites avec des boyaux de mouton, les chats peuvent dormir tranquilles, quoi qu’en dise la légende. Le moment est sacrément savoureux ces temps-ci, avec la perspective d’offrir une guitare au musicien de jazz manouche Raphaël Faÿs -elle est bientôt finie et Jipi est fier. « La caisse d’une guitare flamenca est légèrement plus droite que celle d’une guitare classique, qui, de son côté, a une corde plus haute… Au toucher, on sent les défauts ». Jipi s’est lancé dans un cours, avant de se raviser, conscient qu’il risque de perdre les candides. « L’important, c’est de faire rêver de devenir luthier ». D’autant qu’il devient alors possible de repousser l’horizon, de mettre la barre plus haut. Jipi vient ainsi de « signer » un instrument, pour la première fois de sa vie. Il s’est attaqué à la rosette, 17 000 pièces de bois pour ce grigri de marqueteur, 400 petits carrés de bois coloré par cm2… « Oui… c’est prise de tête… ». Mais, pardon, quel honneur.

« Il faut rester zen. Le bois n’y est pour rien. L’erreur, c’est celui qui le travaille qui la commet… »

« Tordre le bois, des filets, ce n’est pas simple, ça crée de la tension ». Que le fer soit insuffisamment chaud, qu’il y ait un nœud dans le bois… et « on fiche des filets en l’air ». De quoi enrager. Jipi a craqué une fois dans sa vie. « J’ai explosé un violon qui était prêt ». Et il le dit tout net : il a eu tort, bon dieu qu’il a eu tort. « Il faut rester zen. Le bois n’y est pour rien. L’erreur, c’est celui qui travaille qui la commet… et se tromper reste la meilleure manière d’apprendre ». Pour retomber en pression, bienvenue aux plages horaires consacrées à sculpter. « Sans taper comme un sourd, ça défoule ». Jipi vit avec le bois, respire le bois… bref, Jipi vit pour le bois… et dans une maison en lisière… de bois. Aux jeunes gens qui lui disent qu’ils vont fabriquer des toupies pour les vendre sur les marchés, il rappelle qu’on ne devient pas tourneur par fantaisie. « Ils s’imaginent que c’est rigolo… ». De son côté, il croit aux vertus de la formation, à l’engrangement de connaissances… et au travail. Bien sûr qu’en sachant se montrer « démerdard », le métier permet de jolis coups. « En bossant une vingtaine de minutes de plus au quotidien, les stagiaires peuvent réaliser des objets qui leur permettront d’arrondir les fins de mois. Les coquetiers marchent bien, par exemple. Mais… il faut se plier à une discipline. Aujourd’hui, j’entends « Aïe » quand je le leur explique… ». Chacun est libre du choix de ses objectifs. De son côté, Jipi a épousé le bois il y a un quart de siècle et n’a pas envie de revenir sur le sens de sa trajectoire. Même s’il convient que « le bois (l)’use, qu’il pompe toute (son) énergie », il continue de tracer sa route.

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