Cri d’alarme : « En zone Natura 2000 de la forêt de la Double, des arbres coupés… pour faire du bois de chauffage »

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En zone Natura 2000 de la forêt de la Double, le chantier de boisement compensateur a commencé (DR)

En octobre dernier, le Département de la Dordogne a commencé à effectuer un boisement compensateur dans la forêt de la Double sur environ 48 hectares. L’association SEPANSO s’était alarmée d’apprendre que la méthode des coupes rases était aussi prévue, malgré le classement des terres concernées, situées à proximité de l’étang de La Jemaye, en zone Natura 2000. Aujourd’hui, 14 hectares de forêt ont été coupés, dont un bon tiers selon cette méthode radicale. Une opération menée par l’ONF pour le compte du Département, et validée par les services de l’État, qui accable des riverains. À leurs yeux, on saccage la forêt de la Double, au nom de l’intérêt économique, en s’abstenant d’en faire la publicité. Une prudence qui s’expliquerait par les fonds que l’Europe a engagés ici, au nom de la préservation de la biodiversité, discours que le Département donneur d’ordre reprend au demeurant, en s’érigeant officiellement en défenseur scrupuleux de l’environnement.

Après avoir, dans le cadre de la réalisation de la déviation de Mussidan, défriché en 2017 une quinzaine d’hectares sans autorisation, le Département de la Dordogne a commencé à procéder à un boisement compensateur dans la forêt de la Double, en zone classée Natura 2000. Si la collectivité s’épargne ainsi une amende substantielle, la manière dont ce reboisement devait être opéré avait alerté l’association SEPANSO (société pour l’étude la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest), qui s’interrogeait sur la logique à laquelle elle obéissait. Toutefois, les services de l’État (direction départementale des territoiresDDT) ont donné leur feu vert, et l’office national des forêts (ONF) est passé à l’exécution du projet, avant de le suspendre en décembre, en attendant que les beaux jours reviennent. Sur place, à la vue de cette « tragédie », des riverains expriment leur émotion. Aujourd’hui, si des grumes des pins arrachés ont déjà été débardées, des cadavres de chênes attendent encore sur place, où ils seront broyés pour faire du bois de chauffage- des granules. La forêt de la Double a résisté aux brûlis des Allemands pendant la seconde guerre mondiale, puis aux tempêtes de 1999, de 2003, de 2006, mais, face au rouleau compresseur économique, elle n’aurait aucune chance de tenir le coup.

VOIR LA VIDÉO : En zone Natura 2000, le paysage de la forêt de la Double est en train de changer 

« Ils laissent des chênes par-ci, par-là. Mais, isolés, ils ne peuvent pas vivre. Comment peut-on faire des coupes rases sur des terres achetées avec des fonds européens pour être protégées ? »

La mécanique à l’oeuvre dans la zone Natura 2000 de la forêt de la Double (DR)

« Les machines sont rentrées pour couper de beaux chênes, parfois vieux d’une centaine d’années, ainsi que des pins dans des zones humides protégées classées Natura 2000, sur 14 hectares ». Ces riverains des terres du boisement compensateur commandé par le Département de la Dordogne veulent raconter le spectacle auquel ils ont assisté depuis le début du mois d’octobre dernier dans la forêt de la Double. Pourtant, ici, on n’oserait pas libérer la parole, malgré la colère… à moins qu’elle vire au désespoir. « Sur ces 200 hectares de terres hautement protégées, qui abritent des espèces rares de la faune et de la flore – vison d’Europe, cistude d’Europe, sorbier domestique, poirier à coeur, plusieurs variétés d’orchidées…- pendant une douzaine d’années, même les chasseurs n’avaient pas le droit d’entrer (une surpopulation de sangliers avait fini par changer la donne) ». En outre, la méthode des coupes rases a bel et bien été appliquée, pour un tiers des terres défrichées. « Ils laissent des chênes par-ci, par-là ». Un ultime remords, qui serait totalement vain. « Un chêne isolé ne peut pas vivre. Au moindre coup de vent ou en cas de pic de chaleur, il succombe ». Décriée pour sa radicalité, la méthode des coupes rases aurait de plus été utilisée au plus mauvais moment -l’entrée de l’hiver. Mais, surtout, sur « des terres achetées avec des fonds européens pour être protégées ». Les énormes engins de défrichement et de débardage mobilisés ont creusé de profondes ornières par-dessus le marché. « Ils ont tout bousillé… ». En effet, qu’on « laboure » ces sols argileux et on n’en tire plus rien -une expérience de reboisement avait ainsi été stoppée en 2010. Après que des Feller Buncher (marque américaine d’engins forestiers), mécaniques capables « d’abattre les arbres en entier, en coupant le pied comme on faisait autrefois pour les pailles de blé », ont été à l’œuvre jusqu’à la mi-novembre, une tête abatteuse a pris le relais « pour s’occuper des chênes encore debout ». En les coupant à 2 mètres, pour les valoriser en bois de chauffage. Pour quel volume de récolte ? « Environ 350 stères ». Sachant que les résineux rescapés ont aussi été coupés -en proportion certes moindres : « 60 ou 70 m3 qui pourraient être partis pour du sciage, ou de la caisserie, qui serait financièrement plus avantageuse, mais on ne connaît pas la nature exacte de leur transformation ». Quasiment dans le même temps, les arbres coupés ont été acheminés en bord de site. Ce débardage s’est poursuivi jusqu’à la fin du mois de novembre.

« Plus rien ne poussera, mis à part quelques pins, dont la plantation ouvre droit à des subventions »

Le site concerné par le boisement compensateur… avant le passage des machines (DR)

« Au total, les quantités de ce bois destiné au chauffage sont monstrueuses ». C’est que, quand on veut obtenir des granules, « l’unité de mesure, c’est la tonne ». Ces riverains estiment que dans cette zone Natura 2000, « il y aura 3 000 ou 4 000 tonnes de bois transformées à cette fin ». Leur récupération va nécessiter d’élargir les voies communales pour qu’une palanquée de « camions de 38 tonnes » entrent dans la danse. À savoir comment ils accèderont aux lieux de stockage. En tout état de cause, le chantier est parti pour durer, en s’affranchissant cette fois de l’usage des coupes rases. Il continuera sur des « îlots » d’ores et déjà identifiés. Brutalité assurée, selon ces témoins. « Ils couperont encore quelques arbres et ils laisseront la misère ». Puis des croque souches vont entrer en scène « pour arracher les souches et les enfouir dans le sol ». Sur les terres « très pauvres » de la Double, « plus rien ne poussera, mis à part quelques pins, dont la plantation ouvre droit à des subventions ». Quoique « l’ONF possède des graineteries pour des feuillus, ce sont des plants qu’il faut acheter qui vont servir à reboiser ». Au moment où, s’il reste 40% de chênes dans le massif forestier de la Dordogne, « la forêt de la Double n’en a quasiment plus ». C’est qu’en échange de plantation de pins, le montant de la subvention allouée « est de 4 000 à 5 000 € l’hectare ». Une somme, en bref.  « Aujourd’hui, le propriétaire forestier qui rase 10 000 € de ses terres boisées en tire un prix de 30 à 35 000 €… avant donc d’être payé pour replanter des pins ».

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« Des techniciens viennent sur le terrain et parlent aux néo-ruraux comme dans les livres. Comme ces nouveaux forestiers n’y connaissent rien, ils les écoutent »

« Inévitablement, tout le tissu rural se meurt. Ce sont des néo-ruraux qui investissent dans la forêt de la Double ». Avec une réglementation qui impose de contracter un plan de gestion, « des techniciens de quelques organismes dédiés viennent sur le terrain et leur parlent comme dans les livres. Comme ces nouveaux forestiers n’y connaissent rien, ils les écoutent ». Les organismes en question leur proposent « un package » de services : « gestion, vente, obtention de subventions ». Selon ces riverains, ce chantier de défrichement indiffère ces néo-ruraux, qui, même s’ils sont à une encablure, ne s’inquiètent même pas forcément de son objet. Ni l’appui des services de l’État pour la conduite de ce boisement compensateur, ni la « priorité absolue pour la préservation des espaces sensibles en concertation avec les acteurs de terrain » que le Département de la Dordogne maître d’ouvrage revendique n’encourageraient leur curiosité. D’un autre côté, poser des questions serait peine perdue. Les riverains qui s’y sont essayés se trouveraient en butte à « une opacité totale ». D’ailleurs, « les panneaux avertissant qu’un chantier est en cours sont placés à l’intérieur de la forêt ». Alors qu’ils mentionnent aussi l’interdiction au public d’entrer sur zone. Mais, au fond, l’affaire serait toutefois bien huilée. En effet, si la « prudence » reste d’actualité car « ce site est d’importance communautaire », les directives européennes qui s’y appliquent « sont gérées par des prestataires techniques » -qui sont parfois des associations- qui chapeautent à la fois « le foncier et l’activité des entreprises intervenantes ». Occuper les deux fronts à la fois, demanderait un talent d’équilibriste :  dans les bureaux de ces organismes, défenseurs de l’environnement et entrepreneurs cohabitent. « Il existe d’ailleurs des associations grosso modo bidons qui se chargent de mener les projets dans des zones Natura 2000 jusqu’à leur validation par les services de l’État ».

tas de bois La Double
Amoncellement de bois coupé en attente de débardage (DR)

« Ces granules, c’est la poule aux œufs d’or. Mais, pour alimenter ce marché, il va falloir des quantités de bois phénoménales »

« Acheter 1 € une tonne de bois à granules qui, après transformation, sera revendue 300 € … avant même que se grève le tarif de sa commercialisation… voilà des ratios qui ont fait naître une frénésie économique ». Des exploitants agricoles « montent des entreprises » car « c’est une manne financière ». Pour résumer, « ces granules, c’est la poule aux œufs d’or ». Non seulement ce nouveau moyen de chauffage a pris chez les particuliers, mais il sert dans les cantines, dans les hôpitaux… Des « sommes colossales sont en jeu ». Sauf que pour que ce marché prospère, « il faut l’alimenter… et il va falloir des quantités de bois phénoménales ». Au plan agricole, « si la forêt n’est pas d’un énorme rapport, elle est le dernier secteur qui offre des avantages fiscaux non négligeables ». On le sait, « en Dordogne, la forêt est privée à presque 90% ». Autrement dit, envisager de remonter le courant serait bien audacieux. Reste que « voir cette vogue apparaître dans ces zones humides Natura 2000, c’est tragique… Et ce n’est pas fini : dans la forêt de la Double, ils vont continuer ». Il n’y a au demeurant pas que les entreprises forestières à être impliquées dans cette fièvre économiques. Ainsi, les incidences des boisements compensateurs font l’objet d’évaluations, confiées à des cabinets d’études. Dans la forêt de la Double, l’intervention du cabinet GEREA a été inscrite pour 200 000 € au budget prévisionnel.

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« Il est tout à fait possible que Germinal Peiro ne soit même pas au courant, comme, avant lui, Bernard Cazeau »

« Le président du Département de la Dordogne Bernard Cazeau avait acquis des sites pour les préserver ». Ce patron-là « était comme il était » mais, Un, la population des riverains « était informée ». En 2010, en apprenant qu’un reboisement notamment allait avoir lieu dans la forêt de la Double, qui détruisait tout espoir que la forêt se régénère, « il était entré dans une colère pas possible », déclarant même, et de Deux, que « l’industrie du bois, on n’en avait pas besoin ici ». Son successeur Germinal Peiro serait « invisible sur le terrain, tout comme le vice-président Didier Bazinet en charge de la forêt ». Pour autant, ces riverains qui s’alarment de voir le peu de cas fait de ce patrimoine périgourdin  environnemental imaginent que « le président Peiro n’est même pas au courant » de ce qu’il s’y passe… comme c’était le cas pour son prédécesseur. Ils croient plus volontiers que « ce sont des chefs de service avec délégation de signature » qui sont à l’oeuvre, « par effet d’aubaine ». La disparition de « plus de 80% des scieries en une quinzaine d’années en Dordogne » aurait obligé à « trouver une échappatoire » -économique, s’entend. Ce serait chose faite avec la filière des granules, juteuse… et tant pis pour les 47 espèces d’oiseaux protégées recensés dans la zone Natura 2000 de la forêt de la Double, dont les habitats sont détruits, tant pis pour sa flore exceptionnelle, tondue. « Nous avons alerté les écologistes. Ils n’ont pas bougé ».

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2 Commentaires

  1. Il faut imaginer que l’on procède à un reboisement compensateur en rasant une forêt qui n’a pas que des châtaigniers malades (en effet c’est le prétexte évoqué). Le reste est une bonne affaire financière pour les intervenants. Voilà encore un exemple fâcheux de destruction de l’environnement sous couvert d’un prétexte facile. Les riverains sont évidemment les derniers prévenus. Où est l’intervention des « verts » encore une fois ils brillent par leur absence!

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