Sarlat : Alain Carrier, le Résistant, puis l’affichiste, une vie gouvernée par la surprise (épisode 1)

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Alain Carrier
Alain Carrier (© Territoire Magazines)

Depuis chez lui, à Sarlat, Alain Carrier observe le monde, calé dans son fauteuil, devant la télévision. Il habite son bureau, où ses œuvres se chevauchent, s’entremêlent sur les murs, sur les meubles… ou appuyées contre leurs parois, au sol. L’essentiel semble être leur proximité avec leur créateur. Au regard de leur nombre incalculable, l’affaire n’est jamais dans le sac. Celui dont le nom est déjà tombé dans l’histoire des affichistes vit dans un joyeux bordel de traits d’esprit. Il précise qu’ils sont tous nés spontanément, sans qu’il n’ait jamais fait l’effort d’une mise au point. Aujourd’hui, cet art de la formule, qui carbure à l’alliance du dessin et des mots, continue de s’imposer au quotidien, le jour, la nuit. Alain Carrier a toujours vécu sous le règne de la surprise, de l’imprévu.

« Beaucoup de choses se réglaient honnêtement dans un bistrot ». Enfant, Yves-Alain Carrier se plaît dans l’univers du café que tiennent ses parents dans « la traverse » de Sarlat. « C’est très simple », il y dessine tout le temps « pour ne pas aller à l’école ». Il dit bonjour aux clients, à la différence de son frère, qui les ignore avec une régularité d’horloge. « Pour les parents, j’étais dans les crétins ». Il n’y a toutefois pas motif à ressentiment -on peut encore rapporter les faits sans les aménager n’est-ce pas. « Mes parents étaient très respectables ». Si la mère de Yves-Alain se comporte en « enfant gâtée, loin d’être sotte », qui porte notamment une attention extrême à ses toilettes, « c’est une femme exceptionnelle ». Parmi les qualités que son fiston lui trouve, il y a l’aisance sociale : sa mère « parle à tout le monde » et que ça lui va bien. Quand il campe dans le café familial, Yves-Alain « ne fait pas d’esclandre ». Il regarde, il écoute, penché sur le crayon qui suit son idée. « Évidemment, c’est léger tout ça… alors qu’on était à l’orée d’une campagne très importante ».

« Faire de la Résistance, c’était avoir des idées. Rien à voir avec les gueulards dans la rue d’aujourd’hui »

« Mon père était Résistant. Un jour, il nous a interdits de parler politique dans le café ». La « campagne très importante » ne tarde pas à s’inviter. Yves-Alain a 15 ans quand la seconde guerre mondiale éclate. On ne l’appelle plus que Vivou. « C’était ma plus grande fierté ». En palpitant au bistrot, le monde l’a adoubé, et il lui a même offert une place à lui tout seul. « Sur le plan intellectuel, ce n’était pas extraordinaire, mais c’était la rue ». Du brut, du solide. « Les enfants, si vous imposez votre politique au café, il n’y aura plus de café ». Le père de famille a bien insisté. Ses enfants ont respecté la consigne. « Nous allions en douce faire de la politique à Gaillardou, à La Roque, à Cénac, à Vitrac… c’est là qu’on était ». Alain Carrier finit par employer le terme de Résistance, après avoir choisi le moment pour tendre la passerelle avec la politique. « En politique, moi, je faisais du côté des gens qui n’étaient pas contents. Et à cette époque, faire de la Résistance, c’était avoir des idées, et on les défendait, pas comme des gueulards le font aujourd’hui dans la rue ». Alain Carrier ne dit pas un mot de ses actes héroïques.

« On n’a pas assez parlé des Résistants, de ces petites vies, de ces vies doubles… »

« On aurait contrarié la moitié des clients si l’on avait parlé politique ». Quand, avec son frère, il rejoint les rives de la Dordogne, les jeunes gens « rencontrent des gens merveilleux ». Alain Carrier stoppe net : il évoque la Résistance quand il suppose qu’on vient le voir pour sa seule brillante carrière d’affichiste. Eh bien, non, il n’y a pas de feuille de route. Alors il précise que pour bien comprendre quelqu’un, il faut remonter à la source. Beh oui. Donc raccords. Ça tombe bien, il veut encore faire savoir qu’aujourd’hui, on s’intéresse  bien peu aux Résistants, et il tient aussi à rendre hommage au Périgord. « Il faut le dire, on ne parle pas des Résistants car c’étaient des gens un peu bizarres, ils étaient à part ». Quand « les vrais » n’ont pas été tout bonnement « oubliés ». Non, décidément, « on n’a pas assez parlé de ces petites vies, de ces vies doubles… ». Alain Carrier ne s’est toujours pas identifié, il n’a pas évoqué une seule fois le rôle de sa petite personne. « La Résistance, ce n’était pas les manifs d’aujourd’hui… ».

« On avait le langage de la Résistance. Or, c’était le même que celui des bords de la Dordogne »

« Merci aux campagnards d’ici, merci à la paysannerie. On avait notre langage, c’était celui de la Résistance. Or, avec celui des bords de la Dordogne, c’était le même ». Alain Carrier extirpe une affiche inévitablement planquée dans son joyeux bordel. Au centre d’un trognon de pomme, dont on imagine qu’elle a un jour été aussi ronde que la terre, il y a le visage émacié d’un homme, terrorisé. « Les marges ont rongé le monde agricole jusqu’au trognon ». Alors, certes, « aucun paysan ne voudrait avoir la gueule du mec. Pourtant, j’ai donné une image à laquelle les paysans ne pensent pas, j’ai habillé les paysans en dimanche ». Cette révérence au monde agricole, Alain Carrier y tient. Il pense que « les paysans sont toujours aux aguets d’être autre chose que des gens qu’on méprise ». Même si, nuance-t-il, leurs syndicats leur ont donné « une dimension » aujourd’hui. Entre les années de Résistance et les années d’art, l’arc est tendu, la cohérence est bien au rendez-vous.

« Emmanuel Macron règle les problèmes politiquement et intellectuellement… mais le souffle est ailleurs »

« Aujourd’hui, il n’y a pas de sujet. Emmanuel Macron règle les problèmes politiquement et intellectuellement… mais le souffle est ailleurs ». Le Président de la République trouve toutefois quelque grâce aux yeux de Alain Carrier. Son hommage au professeur décapité à Conflans-Sainte-Honorine, « c’était bien », dit-il. « Être intelligent, ça aide… ». Même s’il juge que le Président fait fausse route en jouant « la simplicité ». Il croit au demeurant observer que nombre de gens « sont insatisfaits » de cette simplicité… composée. D’ailleurs, peut-être qu’en réalité, la simplicité tout court ne les séduit pas. Mais, bon dieu, le souffle, le souffle… Emmanuel Macron n’en a pas. Alain Carrier l’affichiste a travaillé pour le Général de Gaulle, derrière lequel Alain Carrier le Résistant s’était rangé sans attendre. C’était autre chose… Alain Carrier est de ceux auxquels De Gaulle a posé la main sur l’épaule. « Pas facile », le Grand Charles, pourtant. Même s’il a su le « faire pouffer de rire ».

« Piaf ? Personne ne m’a fait ça dans mon atelier… »

« Pour moi, la musique, c’est le tralala, les textes ». À l’affichiste Alain Carrier, qui côtoie maintenant « des gens actuels », Piaf va passer commande. « Tiens, on m’a parlé de toi, tu pourrais me faire une affiche ». Sa force, Alain Carrier croit la tenir de sa « simplicité ». Piaf n’aurait donc pas hésité à réclamer à l’artiste de travailler pour elle. Il reconnaît toutefois que celle-ci « savait qu’elle n’était pas n’importe qui ». Par tempérament, Piaf n’aurait pas non plus nécessairement imaginé que le maître affichiste refuse de se pencher sur son cas. Alain Carrier accepte, en la mettant cependant en garde. « Ce sera ton affiche, pas celle d’une autre chanteuse ». Piaf déboule à son domicile à Sarlat. « Personne ne m’a fait ça dans mon atelier… ». Le résultat dépasse les espérances de Piaf… qui va elle-même déborder. « Elle me bascule sur le divan ». Alain Carrier insiste : c’est Piaf qui lui fait l’amour, et pas l’inverse. « Évidemment, j’ai été très gentil et je lui ai rendu ». Aujourd’hui encore, il ne considère pas qu’il a lui-même aimé le corps de Piaf. « Je lui ai dit merci ». Et… « c’était chez moi ».

« J’ai fait la série d’affiches pour Air Afrique sans être jamais allé en Afrique »

« Je ne suis jamais allé en Afrique. Je suis allé à Alger, mais ce n’était pas l’Afrique ». La série d’affiches que Alain Carrier a réalisée pour la compagnie aérienne Air Afrique sera peut-être l’heure de gloire la plus retentissante de sa carrière… et elle est le produit de son imagination. Pas de quoi faire le cabot, ni sur ce qui est fait, ni sur ce que le monde en retiendra. « Je ne m’occupe pas de ma réputation ». Alain Carrier n’en a pas le goût. Il n’en éprouve pas davantage la nécessité. En outre, c’est aux autres (et il y en a -voir plus loin) de mettre son œuvre en valeur, s’ils le souhaitent : de son côté, celui qui a fait de sa vie un festival de traits d’esprit ne s’est semble-t-il jamais considéré comme un sujet, quelque matière à inspiration. En revanche, il a fait ce qu’il a pu pour la cité dans laquelle il a grandi. « J’ai donné 150 affiches à la mairie de Sarlat ». Sans rien attendre en retour, c’est le sens du don. « Je n’ai jamais profité de cette situation ».

« Quand je crée, c’est imprévu, je suis moi-même surpris »

« Il n’existe pas d’interprétation chez moi. Quand je crée, c’est imprévu, je suis moi-même surpris ». Alain Carrier, qui « n’a pas vu les années venir » pense toujours en dessins, qu’il souligne à la formule, vit toujours sa vie en allant de surprise en surprise. Le mot talent est absent de son vocabulaire. « La chance, c’est quand l’esprit répond bien au sujet ». Son fils, qui ne lui jamais demandé pourquoi il dessinait sans cesse… « fait le même métier ». Pour l’anniversaire de son père, le 14 octobre dernier, il a débarqué chez lui, un sac plastique à la main. Il en a tiré un dessin, qu’il lui a offert. « Ça, ça m’a fait pleurer ». Ce gamin qui ne posait pas de question, il l’avait un jour houspillé. « Tu en as autant dans ta main, fais-la marcher ».

Romain Bondonneau a signé le numéro 6 de Sédiments aux éditions du Ruisseau dans lequel tout est dit sur le parcours de cette figure monumentale du Sarladais, qui estime qu’il s’agit du meilleur travail le concernant, qu’on tient là un ouvrage de référence.

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