Démarchage en Dordogne : les victimes se sont tant confiées à lui qu’il pourrait faire un manuel de ses techniques… audacieuses

Frédéric Liogier démarchage

Frédéric Liogier espère que les maires de Dordogne organiseront des réunions d’information (© territoire-magazines.com)

Depuis 1986, le chef d’entreprise Frédéric Liogier, également président départemental de la confédération des artisans et des petites entreprises du bâtiment (CAPEB) tente de lutter contre le démarchage en Dordogne. Il connaît assez ses techniques… audacieuses pour pouvoir en faire un manuel. Il en donné déjà un florilège, dans son secteur d’activité, le traitement parasitaire. Avec l’espoir de faire prendre conscience aux maires de la nécessité de prévoir des réunions d’information : parmi leurs administrés, il y en a qui pleurent après s’être sentis obligés de signer pour des services dont ils avaient prétendument besoin.

« Historiquement, le démarchage a toujours été un problème ». En entrant dans de multiples foyers de la Dordogne depuis plus de 30 ans, le chef de l’entreprise artisanale Frédéric Liogier, par ailleurs président départemental de la CAPEB 24, sursaute à chaque fois qu’il voit affichée, au-dessus du buffet, une photo aérienne jaunie de la maison de son client ou des encyclopédies prendre la poussière dans des rayonnages. Il se passerait bien de ces piqûres de rappel quand, à l’image de l’isolation, le traitement parasitaire -son secteur d’activité- reste un terrain de jeux pour des commerciaux très… pugnaces. Ce n’est pas le cas dans tous les métiers de l’artisanat. « Les électriciens ou les plombiers sont, par exemple, épargnés ».

« Le temps que je monte au grenier, le termite était rentré dans le bois » (c’est ballot)

« Je n’arrive pas à m’expliquer que les gens se fassent gruger ». Il arrive au demeurant qu’ils ne le sachent pas. « J’ai eu de la chance ! », confie-t-on ainsi parfois à Frédéric Liogier. « Quand il est monté au grenier, il y avait une larve ». Il, c’est le démarcheur. Il a alors appelé le propriétaire de la maison, qui lui avait volontiers ouvert sa porte. « Le temps que je le rejoigne, elle était rentrée dans le bois ». En clair, en entendant approcher le client qui va payer un traitement pour l’éradiquer, le termite, avec ses petites pattes, a galopé pour échapper à son regard… à lui. Autre scénario, avec un client encore admiratif. Cette fois, le démarcheur a… écouté le bois… avec un stéthoscope. « J’ai bien entendu le capricorne ! ». À aucun moment, cet habitant n’a pu penser que le doigt de ce docteur-là était en train de gratter la poutre, provoquant en effet du bruit, que le stéthoscope a amplifié -à moins qu’il n’ait approché sa montre pour faire résonner les pulsations de sa trotteuse. Son diagnostic tombe alors comme un couperet. « Si vous ne faites rien à la charpente, votre maison va s’effondrer ». Puis le démarcheur s’emballe. « Vous voyez mon index ? Eh bien, le ver qui est dans votre bois, il est de cette taille ». Comparée à celle d’un termite (voir les deux flacons à droite sur la photo ci-dessous), c’est… un point de vue. En entendant ces histoires à dormir debout, Frédéric pense que la motivation des démarcheurs dépasse l’objectif financier. « Ils font un concours… ».

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Échantillons de termites (© territoire-magazines.com)

« J’ai fini par signer car je n’en pouvais plus »

« J’ai fini par signer car je n’en pouvais plus ». Reste que ces fameuses histoires ahurissantes virent trop souvent au cauchemar, même si la loi Scrivener permet de revenir sur son engagement pendant 14 jours. Une fois que les démarcheurs, qui se présentent généralement en binômes, sont entrés dans la maison, ils parlent, ils parlent, ils ne cessent de parler… et campent. « Pendant 2h30 ou 3h ». Les personnes qui leur ont ouvert la porte sont le plus souvent âgées. Toutefois, c’est surtout leur isolement qui les rend vulnérables… et il n’est pas exclu qu’elles aient vu matière à s’en extraire un temps quand ces visiteurs inconnus se sont présentés. De toutes les manières, ils ont su glisser qu’ils étaient là pour un contrôle « dans le cadre d’une campagne régionale », ou bien que « la mairie (était) au courant ». En clair, ils ont commencé à entretenir la confusion : si le démarchage doit être légalement signalé à la mairie, celle-ci n’est en aucun cas à son origine. Entre leur logorrhée et le compte-rendu écrit de leur fameux contrôle, il y a une différence notable, poursuit Frédéric Liogier. « Ses termes sont très vagues ». Quand le mot « infestation » pointe son nez, c’est sur le bout des pieds. Puis le bon de commande arrive sur la table. En même temps que s’invite une formule encourageante. « On va vous faire une remise ». Le montant du traitement parasitaire, qui devrait être facturé 5 000 €… dégringole significativement : pour vous, ce sera 3 000 €. Il n’empêche, la somme reste rondelette, d’autant qu’on ignorait que les termites menaçaient de faire tomber d’un coup sa maison. Pour peu que le propriétaire hésite encore à en prendre conscience, « le ton des démarcheurs change… ». C’est le tournant de leur visite.

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« Parce que ce sont vos enfants qui décident pour vous ? »

« Écoutez, ça fait deux heures que je suis là. Ça m’embête que vous hésitiez. Qu’est-ce que je vais dire à mon chef, moi ? ». C’est le moment, pour le démarcheur, de proposer une solution… consensuelle. « Signez, quoi… Vous pourrez annuler ! ». Pas question d’être en dehors des textes de loi… ni de rappeler qu’une annulation impliquera des démarches, bref, des efforts. Si la résistance de l’hôte persiste, une autre solution est dégagée. « Si vous ne voulez pas du traitement, ne nous rappelez pas, ça ira ». Cette fois, le démarcheur se risque à contredire le règlement… en prenant soin de ne pas l’écrire. Pourtant, l’entreprise qui l’emploie n’oubliera pas, après le délai légal de rétractation, d’envoyer ses employés pour procéder à l’exécution du traitement. Mais voyons, la signature qu’il s’agit d’apposer n’est qu’ « une petite signature » -tout ce qui est petit est gentil. Sauf qu’aujourd’hui, ses clients continuent de s’arc-bouter. Au lieu de prendre le stylo, ils indiquent qu’ils vont « en parler aux enfants ». Le démarcheur a aussi anticipé une parade. Il feint l’ahurissement. « Parce que ce n’est pas vous qui prenez les décisions ? ». Puis s’emporte. « C’est avec vos enfants qu’il fallait que je prenne rendez-vous ! ». Non, non, ses clients le rassurent. Alors… où est le problème… et, cette fois, le démarcheur mène l’assaut. « Vous avez l’argent ? ». Oui, oui, ses clients lui jurent qu’ils l’ont, mais que Monsieur comprenne, ils ne « savent pas ». Ultime coup de boutoir, en réplique. « Vous ne savez pas… quoi ? Vous me faites perdre beaucoup de temps… ». Décidément, l’heure du ton patelin est passée. Et encore… d’expérience, Frédéric Liogier sait que, si, à la place d’un couple, le démarcheur a, face à lui, une seule personne, il ira encore plus loin, en agitant le spectre du danger suprême : la mise sous tutelle, à l’initiative de ses enfants.

« Les gens se réveillent un matin »

« Monsieur ? Vous avez vu votre toit ? ». L’homme était occupé à jardiner quand un démarcheur l’a interpellé. « Il est comme ça », insiste-t-il, mine alarmée, en incurvant sa main pour représenter une cuvette. Le jardinier en tremble déjà. « C’est grave ? ». Le démarcheur qui-passait-par-là n’a vraiment guère de temps, mais il propose de « prendre 5 minutes » pour jeter un œil à la charpente. Frédéric Liogier est formel. « À ce moment, le client est ferré ». Il acceptera de prendre rendez-vous avec son sauveur, qui aura tout loisir de déplier la suite d’un scénario bien rôdé. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il va, avec son épouse, réaliser que tout est allé bien vite. Autrement dit, « les gens se réveillent un matin ». Facture en main, on se tourne vers l’autre. « 4 000 €… Tu crois que c’est normal ? ». La question tourne au petit supplice le jour où l’on apprend… qu’il n’y a jamais eu de termite chez soi. Pour autant, le chagrin, mêlé à la honte, ne sortira pas d’ici. « Les victimes se sentent… coupables. Elles ne vont pas porter plainte ».

« Nous, on va te buter ! »

« Ils nous ont dit que vous aviez arrêté et qu’ils avaient racheté votre fichier ». Ce jour-là, une cliente apprend à Frédéric Liogier que, parmi les techniques du démarchage, il y a le recours aux fausses nouvelles. Comme cette invention-là ne suffira pas, le duo versera dans l’injure. Après avoir contrôlé le traitement parasitaire déjà effectué, après l’avoir dénigré –« Ce n’est pas trop bien fait… »- les démarcheurs ajoutent que, d’ailleurs, ils ont eu vent que, dans son entreprise, « il s’est passé de drôles de choses… ». Frédéric -dont l’entreprise n’a jamais cessé son activité ni failli- les a rencontrés et les a priés de cesser leur manège. Le moment a été chaud. L’un d’eux, pris de rage, a tapé sur sa voiture, avant de proférer des menaces de mort. « Nous, on va te buter ! ». No comment.

« Je ne comprends pas… Mes commerciaux ont reçu une formation poussée… »

« On me téléphone. Mon interlocuteur redoute la présence de capricornes ». Sur place, Frédéric le rassure : non, il n’y a rien du tout et il écarte l’idée du moindre traitement, y compris préventif. Moins d’un an plus tard, l’homme le rappelle, il vient de signer un bon de commande pour des travaux. « Il m’incendie, je suis un incapable, je n’y connais rien ». Frédéric se déplace. La colère de son interlocuteur ne retombe pas. « Si je vous avais écouté, j’aurais eu ma charpente qui s’écroulait ! ». Frédéric procède sur le champ à une inspection de celle-ci. « Il n’y a toujours pas de capricornes… ». Aussitôt son diagnostic établi, il appelle le responsable de la structure qui prévoit de procéder à un traitement parasitaire. « Je ne comprends pas… Mes commerciaux ont reçu une formation poussée… ». Il se trouve que, cette fois, ceux-ci ont écrit que la charpente en était infestée : si l’affaire est portée en justice, elle sera vite tranchée. Frédéric insiste : pas un seul capricorne à l’horizon. Changement de pied au bout du fil. « Ça ne vous arrive jamais de vous tromper ? ». Puis le patron demande qui, parmi ses employés, est passé. « Ah oui ! Eh bien ce coup-ci, il est viré ! ». Là-encore, la tactique est éprouvée : feindre l’ulcération pour couper court à tout -à un échange téléphonique pénible, certes, mais aussi à la programmation d’une prestation inutile. Le bon de commande est déchiré.

« Il y a des gens qui pleurent »

« Il y a des gens qui pleurent ». Ceux-là ont signé un bon de commande… mais aussi la souscription d’un crédit. « Les voilà, à 75 ans, avec 3 000 ou 4 000 € à rembourser pour financer un traitement parasitaire ». Les victimes de ces pratiques… audacieuses « sont souvent des personnes seules, qui ne peuvent pas faire état d’un conseil à prendre auprès de quelqu’un ». Ce n’est donc pas à la seule profession que « le démarchage fait du mal ». Le délai de rétractation -14 jours- « tourne vite » et il est « compliqué » de faire annuler la souscription d’un crédit. La seule issue consiste à faire réaliser à celui qui l’a proposé qu’il devra assigner des personnes âgées au tribunal pour récupérer de l’argent qu’ils n’ont pas. Plutôt que de s’atteler à la rédaction d’un manuel, Frédéric Liogier préfèrerait que les maires prennent conscience de la nécessité de « faire de la prévention ». Des réunions d’information présenteraient à ses yeux un autre avantage : apprendre aux victimes qu’elles ne sont pas les seules à s’être fait berner.



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1 réponse

  1. Notre entreprise ALLO3D a tout un dossier sur ces entreprises peu scrupuleuses voir dangereuses, nous avons aidé bon nombre de familles à dénoncer les devis signés, dernier en date 4800€ pour traiter des fourmis charpentières dans des combles ! Si besoin et avec son accord nous nous joindrons à Monsieur Logier pour faire avancer les choses dans le bon sens ! Sylvie Cornu

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