Hôpital de Sarlat : la plainte en diffamation de la direction n’éteint pas l’incendie

CH Sarlat

Le centre hospitalier de Sarlat (© Google maps)

Un comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail -CHSCT- extraordinaire s’est tenu jeudi 14 mai à l’hôpital de Sarlat. La publication, le 26 avril, d’un article à (lourde) charge aurait précipité cette réunion. Toujours en ligne, le pamphlet cible la gestion de la crise sanitaire, notamment au plan des matériels de protection. De prétendus manquements sont évoqués avec une précision chirurgicale, et ils mettent en cause des personnes identifiables… dès lors qu’au préalable, on a reconnu l’hôpital Jean Leclaire, qui n’est pas explicitement cité. Si l’établissement a porté plainte en diffamation dès le 29 avril, la palanquée d’accusations portées dans ce billet continuent de hanter l’établissement. Les rumeurs tiennent trop souvent lieu d’informations, au demeurant difficiles à obtenir. Leur recensement accentue la gêne : s’il y en a bien peu, elles sont abondamment commentées. Seul le caractère délétère de l’ambiance qui règne au sein de l’hôpital semble avéré.

Un article publié le 26 avril sur un blog hébergé par Mediapart a allumé un incendie dans le Sarladais, en sonnant la charge contre l’hôpital de sa ville-centre. L’identité de l’établissement n’est pas explicitement dévoilée, mais elle n’a pas longtemps fait mystère pour sa direction, qui a porté plainte pour diffamation, dès le 29 avril. Des accusations sont en effet portées contre des personnes reconnaissables, sans qu’une once de preuve les accompagne. Le tintamarre provoqué a toutefois entraîné des réactions publiques auprès de France Bleu Périgord : le 4 mai, le chef de service de cardiologie Philippe Eymerit a confirmé avoir dû, au début du confinement, se fâcher pour que les soignants de son équipe soient équipés en masques après qu’il lui aient appris que « des cadres (leur) avaient dit de ne pas en porter » et avoir rapidement obtenu gain de cause; de son côté, la directrice déléguée de l’hôpital Anne Rousselot-Soulière s’est défendue de toute « restriction de masques par pénurie de masques » en même temps qu’elle a rappelé que les autorités sanitaires ne préconisaient pas leur port à cette époque. Les rumeurs continuent pourtant de prospérer, avec leurs effets toxiques associés, quand des informations auraient, à l’inverse, une chance de calmer le jeu. Aux questions précises que posent l’article, des réponses précises sont très difficiles à obtenir. La direction sarladaise elle-même a refusé de les apporter, invoquant « une enquête en cours ». Une semaine s’était écoulée depuis qu’elle s’était exprimée sur les ondes -c’était donc 5 jours après avoir saisi la justice.

Port du masque : Sarlat prend le contrepied de Périgueux

« Il n’était pas préconisé par les autorités sanitaires (…) de porter des masques tout le temps dans tous les services (…) Nous n’avons jamais refusé des masques par pénurie de masques ». Dans le même temps, le 4 mai, la directrice déléguée de l’hôpital de Sarlat Anne Rousselot-Soulière a fait état d’une « attente » de validation de l’efficacité des masques périmés que l’établissement avait en stock. Le coup de gueule du Dr Philippe Eymerit s’est-il inscrit dans cet intervalle de latence ? En effet, de son côté, le chef du service de cardiologie de l’hôpital Jean Leclaire a, lui, rapporté avoir demandé à ce que son personnel le porte « le 18 et le 19 mars » et avoir constaté, le 20 mars, que les soignants de son équipe n’en avaient pas car des indications administratives contraires leur avaient été données. Il a indiqué avoir menacé l’administration de « fermer son service » pour que sa décision soit appliquée. Si le médecin a obtenu satisfaction le jour même, les termes de la note de service produite l’ont ulcéré. Sa lecture confirme ce qu’il a avancé : ce sont bien les « dispositions psychologiques » du personnel qui motivent que des masques chirurgicaux sont mis à disposition des agents -un pour 4 heures travaillées. Conjointement, il est rappelé que les consignes sanitaires diffusées deux jours plus tôt restent d’actualité. En clair, la direction de l’établissement acte un changement de pied, sans désavouer les préconisations en vigueur. Si le Dr Eymerit y a vu le signe d’un « dédain », qui sait si la direction avait d’autre choix que d’invoquer une raison bien éloignée du soin d’éviter la contamination pour s’affranchir des directives des autorités sanitaires ? En tout état de cause, le 20 mars toujours, le centre hospitalier de Périgueux, hôpital centre du groupement hospitalier de territoire (GHT), mettait en ligne une vidéo dans laquelle le Dr Yannick Monseau, président de la commission d’établissement, et le Dr Bernard Castan, infectiologue, dissuadaient les personnels soignants qui n’étaient pas au contact des patients covid de porter des masques.

Un « devoir de discrétion » imposé à Périgueux vaut-il pour Sarlat ?

« Il y a eu une note de service indiquant que le personnel de l’hôpital était interdit d’évoquer les patients covid ». Secrétaire départementale Force ouvrière (FO), Juliette Bordet fait référence à un document daté du 27 février. Mais il concerne… le centre hospitalier de Périgueux. À savoir si sa qualité d’hôpital centre du GHT implique qu’elle vaut pour l’établissement de Sarlat. Sa lecture apprend que le personnel est soumis à « un devoir de discrétion (…) sur l’accueil des patients » -il s’agit bien de patients covid ; en cas de sollicitation par les médias, celui-ci est prié de contacter le service communication. Injonction qui, aux yeux de Juliette Bordet, n’avait « rien à voir avec le respect du secret médical », qui s’impose naturellement aux soignants. « Pour ma part, j’ai dit que ma parole de syndicaliste était libre. Mais je comprends que les personnels aient redouté des représailles ». Les représailles en question tiennent, dit-elle, en trois mots : « conseil de discipline ». Sans étayer son assertion. Concernant le manque d’équipements sanitaires évoqué dans l’article qui a allumé l’incendie, elle a entendu des agents s’en plaindre « début avril » -pour rappel, si l’article dénonce cette situation, c’est… au 26 avril, date de sa publication. Toutefois, « en médecine, on n’a jamais manqué de masques », corrigera Juliette Bordet le lendemain. « Un technicien du centre hospitalier de Périgueux venait approvisionner l’établissement de Sarlat une fois par semaine ». Avant de relativiser son affirmation. « L’approvisionnement de l’hôpital de Sarlat n’a pas été parfait, comme partout ». En s’invitant, la chance d’être plutôt épargné par l’épidémie a de toutes les manières rétréci la voilure de la question du nombre de masques disponibles. « À l’hôpital de Sarlat, on a eu cinq cas de covid-19 et, aujourd’hui (12 mai), il en reste trois ».

Une preuve… et puis non

« Un CHSCT est réuni pour faire le point sanitaire, c’est une obligation régulière. Mais la publication de cet article a pu précipiter sa tenue ». D’autant qu’en étant « collé dans plusieurs services de l’hôpital » en même temps qu’il était diffusé en ligne, selon Irène Legay du collectif de défense de l’hôpital de Sarlat, il ne pouvait pas passer inaperçu. Irène Legay a le moyen d’être certaine de ce qu’elle avance. Toutefois, le surlendemain, elle aura perdu ladite preuve. « La directrice déléguée a en effet été officiellement absente ». Juliette Bordet n’en déduit toutefois pas pour autant que celle-ci n’ait pas remis un pied à l’hôpital pendant ses congés, autre accusation du brûlot en ligne.

Dépistage des personnels : l’hôpital Jean Leclaire en proie à des « difficultés communes aux autres établissements »

« L’absence de dépistage des personnels soignants, c’était la règle. Il fallait une évolution symptomatique pour être testé ». Même si elle déplore cette situation, la syndicaliste FO précise qu’elle n’est pas propre à l’hôpital de Sarlat. De son point de vue, le danger le plus prégnant était d’ « être porteur sain et de ne pas mettre de masque car on pouvait être contaminant ». Au service de radiologie, le Dr Bernard Dalgé, lui, sait à la fois que « les personnels fragiles ont été dispensés de venir travailler pendant un certain temps » et qu’il n’a lui-même « pas été testé ».

La thèse du « réglement de comptes »

« J’aurai sa peau ! ». Des personnels de l’hôpital de Sarlat ont rapporté à la secrétaire départementale FO santé que le billet accusateur leur donnait le sentiment d’être la traduction d’un « réglement de comptes » entre un médecin vacataire et la direction. Le docteur aurait déçu de se voir refuser la chefferie du pôle des urgences qu’il briguait. La direction aurait motivé son refus à cause d’anciens « problèmes déontologiques ».

La CGT solidaire de la direction

« Le CHSCT se tient jeudi 14 mai au sujet des faits actuels ». Peu avant ce rendez-vous, le délégué syndical CGT Dominique Lasserre soutenait pour sa part qu’il y avait bel et bien un lien de causalité entre la tenue du CHSCT et la publication de l’article à charge. Il allait d’ailleurs « être précédé » par un point presse. « La directrice m’avait demandé mon avis ». Sur ce coup, le représentant de la CGT se montre solidaire de la direction. « On est un petit établissement (…) On a des services qui, mise à part cette période de covid, fonctionnent très bien ». Face à la crise sanitaire, l’hôpital a « su mettre en place un service dédié. Certes, il a été déplacé plusieurs fois, mais du moment qu’il y a des bons résultats… ». S’il lui semble sûr que des « querelles » opposent « des médecins et la direction », elles ne l’intéressent pas. « Il ne revient pas aux partenaires sociaux de laver la salade ». En revanche, il juge que les accusations de l’article Non, il n’y a pas que des héros dans la lutte contre le Covid « donnent une mauvaise image » de l’établissement Jean Leclaire, alors que « de nouvelles consultations sont ouvertes et qu’une nouvelle IRM arrive ». Alors, « certes, il y a de petites problématiques de services », mais « la pénurie de masques, c’est faux » -au passage, si l’article dénonce nombre de prétendus dysfonctionnements, celui-ci n’y est pas, c’est d’ «absence de mise à disposition de matériel de protection » qui est déploré. En revanche, il y est question de menaces de sanctions pour des personnels qui entreprendraient d’en porter -ce qu’une infirmière confirme au micro de France Bleu, tandis que le radiologue Bernard Dalgé « confirme avoir entendu le personnel de (son) service se plaindre qu’un chef de service de médecine se promenait sans masque » sans pour autant que la moindre allusion à ces menaces n’ait été faite. « Jamais un agent ne m’a fait part de menace de blâme ». Si Dominique Lasserre est catégorique, il convient cependant qu’une régulation entre les utilisateurs de masques a été nécessaire. Avant de se faire spontanément plus précis. « Les masques périmés (que l’hôpital avait en stock) ont été mis en service à partir du mois d’avril ». Par ailleurs, ajoute-t-il, « l’hôpital en a commandé » et le besoin en sur-blouses a été comblé. « Des entreprises privées nous en ont fait don », ce qui a d’ailleurs été fort apprécié, souligne-t-il. Avant de revenir… sur la question des masques, sans évoquer de calendrier cette fois. « Dans tous les services, il y en avait ». En tout état de cause, le Dr Dalgé indique qu’il revient au cadre de santé rattaché à chaque service de gérer son stock -de son côté, il « a obtenu le masque FFP2 qu’il avait demandé dès le 16 mars » et il n’aurait pas exercé sans celui-ci. « Les manipulateurs et les brancardiers portaient des FFP1, il n’y a eu aucun problème d’équipement en radiologie ». Au passage, il n’a jamais eu connaissance de stocks « périmés » au sein de l’établissement.

 « L’urgence est à remobiliser les troupes » pour que ce brûlot « ne compromette pas l’avenir de l’hôpital » (CGT)

« Oui, la directrice déléguée avait pris ses congés, mais elle nous a montré son agenda : elle est revenue 3 fois à l’hôpital de Sarlat et elle s’est rendue 2 fois à celui de Domme durant ceux-ci ». Sans préciser le moment et la durée de cette absence, qui sont aussi mises en cause dans le saignant pamphlet, Dominique Lasserre revendique aussi avoir mis en garde Anne Rousselot-Soulière, après en avoir eu connaissance. « Attention ! Les noms ne sont pas dévoilés. Cette personne attend une contre-attaque » : le représentant CGT ne cache d’ailleurs pas son soutien à la décision de la direction de saisir la justice. Celui-ci indique également s’être rapproché du président du conseil de surveillance Jean-Jacques de Peretti. « Il est scandalisé car le gouvernement a promis qu’après le covid, les hôpitaux de proximité auraient des fonds de modernisation ». Alors, oui, l’urgence aujourd’hui est, martèle-t-il, à « remobiliser les troupes » pour que le brûlot publié « ne remette pas en cause l’avenir de l’hôpital de Sarlat ». Les syndicats FO et UNSA allaient s’aligner sur cette position.

Les recommandations des syndicats aux médias

Les 3 organisations ont ainsi édité un tract commun. Son titre Suite aux différents articles diffusés dans les médias ces dernières semaines, les partenaires sociaux ne souhaitent pas amplifier la polémique qui n’engage que leurs rédacteurs– sonne ou bien comme un reproche, ou bien comme une mise en garde, à moins que ce soit les deux à la fois. Lesdits médias auraient-ils été mal inspirés à faire état de l’existence du billet incendiaire ? Y aurait-il des sujets sur lesquels, au contraire, ils seraient bien inspirés d’éviter de se pencher ? Au nom de quoi, dans les deux cas ? Les termes du tract interrogent eux aussi : on apprend que les partenaires sociaux auraient été les garants de l’équipement des soignants en « matériel de protection », qu’ils remontent « depuis le début de la crise sanitaire » les « problématiques » que le personnel rencontre : c’est affirmer que de masques, il n’a jamais manqué, mais reconnaître dans le même temps que des difficultés se sont posées à lui. Surtout, c’est endosser la responsabilité de la gestion des équipements de protection à la place de la direction. Pourquoi tant d’efforts pour mettre le couvercle sur les allégations de ou des auteurs du billet quand il serait si simple de répliquer à chacune, de manière circonstanciée ? En entendant refermer le dossier sans avancer le moindre contre-argument, « la polémique » pourrait au contraire se voir réactivée.



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