Covid-19 : le témoignage sans fard de Stéphanie, infirmière libérale en Dordogne

Stéphanie redim

Équipement système D pour l’infirmière libérale de Dordogne Stéphanie (DR)

Stéphanie est infirmière libérale en Dordogne. Sans circonlocutions, elle raconte le quotidien de la profession en pleine crise sanitaire de covid-19 : de la pression de la responsabilité, du sentiment d’abandon des patients -une bombe à retardement- à la colère que le manque d’équipements de protection lui inspire.

« 6h-13h15, puis 15h30-19h ». Voilà pour les horaires de travail de Stéphanie hier 12 avril, dimanche de Pâques 2020. Infirmière libérale en Dordogne, elle a remplacé une collègue… qui attend le résultat d’un test de dépistage SARS-CoV-2 prescrit par son médecin généraliste. Résultat mardi 14 avril, après consultation vendredi 10 avril… Pour la malade, le délai peine Stéphanie. Sa longueur la surprend aussi. Pâques oblige ? « Médicalement, les week-ends, ça n’existe pas ». À son cabinet, on a choisi « de ne pas dire aux patients que l’une de nous était possiblement contaminée ». Inutile de les faire entrer dans la boucle de l’anxiété. Mieux vaut s’atteler à maintenir la cadence en cette période de pandémie : « être disponibles 24h/24 et 7j/7 ».

« Nous avons préparé nos patients à l’arrivée du virus 10 jours avant le confinement »

« En temps ordinaire, on fait davantage d’heures : très rares sont les journées qui se terminent à 20h, même 20h30. Avec le virus, on a tenu à réduire notre activité au minimum pour ne pas devenir des vecteurs de contamination pour nos patients habituels et pour affronter les cas de covid-19 ». La crise sanitaire, le cabinet s’y était préparé concrètement « une dizaine de jours avant le confinement ». Sur la carte de France, les infirmières libérales suivaient la progression du virus. « On a prévenu les entourages de nos patients, qui sont souvent des personnes âgées ». La gestion des médicaments, Stéphanie et ses collègues ont décidé de la prendre en charge pour éviter des déplacements à ces personnes susceptibles de développer des formes sévères de la maladie. Leurs tournées s’effectuaient déjà gel hydro-alcoolique en main, et en sur-blouses. « Au moment du confinement, on est passé à la vitesse supérieure ». Les professionnelles ont renforcé les équipements de protection, en coiffant des charlottes, en enfilant des gants. À leurs patients, elles ont « demandé d’acheter des tensiomètres et des thermomètres. Les familles ont joué le jeu, en suivant nos recommandations ».

« Nous avons fait de l’éducation auprès des familles, en présence des patients. Lors de rendez-vous dédiés si besoin »

« Parmi nos patients, nous avons beaucoup de personnes à risque(s) ». C’est, explique Stéphanie, que, déjà, « dans le Périgord, on mange bien ». Total : nombre d’entre eux sont en surpoids. Avec des pathologies associées comme le diabète. L’artérite est également très présente, et, plus généralement, les maladies cardio-vasculaires. « On a passé des heures à faire de l’éducation auprès de nos patients et de leurs familles ». Ces dernières notamment étaient « demandeuses ». L’initiative des infirmières a levé la pudeur qui empêche de dire que l’on ne sait pas ce qu’il se passe. Il a fallu parfois que Stéphanie et ses collègues prévoient des rendez-vous en dehors des soins, avec les familles et en présence du patient. « Ils avaient peur de ne pas comprendre, ils avaient besoin que l’on se répète ».

« Un sentiment d’abandon qui gangrène… mais c’est après que la réplique est le plus à craindre »

« On a un peu tous les profils de réaction à cette crise sanitaire ». Auprès des patients qui regardent les informations toute la journée, les infirmières apportent matière à rassurer. Auprès de ceux qui se montrent « sereins », convaincus que « ça n’arrivera pas en Dordogne », elles rappellent la nature du danger. À ceux dont les entourages succombent aux effets du beau temps -« chant des oiseaux, multiplication des fleurs… »- en abaissant leur habituelle attention, aussi. Et puis il y a ces patients qui sont dans une « situation cataclysmique ». À cette jeune femme contaminée qui « fait des crises de panique », Stéphanie a donné son numéro de téléphone personnel. Non seulement le paysage des réactions est bien complet, mais il « évolue de jour en jour ». Si la vigilance restait l’attitude dominante, les patients sombrent aujourd’hui dans « un sentiment d’abandon », l’ « isolement social » pèse lourdement. Pourtant, « la crainte » de Stéphanie porte bien plutôt sur l’après. « Là, ce sera extrêmement compliqué ». Au moment de la réplique sismique à ces détresses endurées.

LIRE AUSSI : Confinement renforcé en EHPAD : grandes inquiétudes du comité consultatif national d’éthique

« Avec les personnes qui souffrent de troubles cognitifs, on passe outre les gestes barrière »

« On n’a plus de contact tactile ». Les infirmières libérales, qui ont choisi de travailler « en tenue civile » dans un souci d’apaisement, se retrouvent contraintes d’arriver chez leurs patients habillées en cosmonautes. Chez les plus fragiles, qui sont en familles d’accueil, on ne fait plus la bise, on ne prend plus la main, alors qu’on sait l’importance de ces gestes avec « les personnes âgées qui ont une image altérée de leur corps ». Si elles souffrent de troubles cognitifs, « on passe outre ». Stéphanie pense à cette dame qui est entrée en EHPAD « juste avant le confinement ». Avec celle-ci, « appliquer les gestes barrière en portant un masque, des gants… » était proprement « inenvisageable ». Impossible de « ne pas la toucher ». C’est que si ces personnes ont perdu leurs facultés cognitives, elles sont des « éponges à émotions ». Auxquelles même l’inquiétude des infirmières n’échappe pas.

« Des nuits à se repasser la tournée pour traquer une éventuelle erreur… auxquelles s’ajoute un sentiment de colère »

« Pour nous, psychologiquement, c’est extrêmement compliqué ». Il faut en permanence supporter le poids de l’angoisse des patients, de leurs proches… et de sa propre famille. Et, surtout, supporter soi-même celui de « la responsabilité ». Stéphanie « passe (ses) nuits à (se) remémorer ses tournées » pour traquer une potentielle erreur. « En plus, on a un sentiment de colère ». On continue d’assurer aux infirmières libérales que les masques sont (enfin) arrivés… alors qu’elles en manquent toujours. « On nous fait comprendre que, à la limite, nous ne savons pas où aller les chercher ». Pour aider une collègue qui était en panne sèche, Stéphanie est allée à la pharmacie. On lui a donné… six masques FFP2. « C’est l’équivalent de trois jours de travail… ». Conjointement, précise-t-elle, la course aux sur-blouses, aux sur-chaussures… continue. « Quand j’apprends que Toyota va reprendre sa production, je comprends que les conditions de sécurité sont remplies… dont celle qui concerne l’équipement en masques des salariés ». Bien sûr que « c’est bien pour l’économie ». Mais c’est aussi à ses yeux, révélateur du peu d’égards pour les soignants. « Il nous faut vivre avec le risque de perdre un patient. Et si nous étions à l’origine de sa contamination ? Eh bien nous nous sentirions responsables ». Alors, oui, « les applaudissements de la population, ça fait du bien ». Reste que Stéphanie a en mémoire que les victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, qui avaient suscité une vague inédite de #JesuisCharlie… sont tombées dans l’oubli. « Je n’ai pas peur de dire qu’après cette période de soutien de tout le monde, on va nous oublier ».

LIRE AUSSI : Covid-19 : Dr Alain Godart : « les médecins généralistes s’inquiètent du sous-emploi de leurs compétences »

« Quand, côté équipements de protection, on a vu que les choses partaient de travers, ça a été le système D »

« Quand on a vu que, côté équipements de protection, les choses partaient de travers, on a cherché à se débrouiller ». Stéphanie et ses collègues achètent d’abord une vingtaine de grands sacs poubelle noirs pour pallier les sur-blouses qui font défaut. Sauf qu’au niveau de la ceinture, ça cloche, et la mobilité est empêchée. Les infirmières pensent alors aux sacs de recyclables (comme la photo le montre). « C’est de la médecine de brousse ». Et que faire de la réflexion fielleuse d’un médecin généraliste, qui a accusé les professionnelles de « profiter du covid-19 pour surcoter les soins » ? La prise en charge des patients infectés par le virus fait en effet l’objet d’une cotation spécifique, qui majore un acte… « d’une quinzaine d’euros », quand une prise de sang est facturée… 8,48€… frais de déplacement compris. « Alors, une réflexion pareille nous paraît un peu injuste… ». Aujourd’hui, les visites des infirmières comprennent de surcroît le temps de s’équiper et la mise en place d’un « circuit fermé » : pas de jour sans désinfection de leurs vêtements et de leurs voitures, et sans la moindre répercussion sur leurs tarifs. « À l’inverse, des médecins généralistes nous apportent un soutien précieux. Ils ont fait en sorte, via un groupe privé Snapchat, d’être joignables à tout moment et ils nous donnent leurs mails personnels ». Pour Stéphanie, les deux blocs opposés de généralistes libéraux résistent à la crise sanitaire. « La guéguerre des soins se poursuit ! ».

« Si elle est assez con pour passer le logement d’un patient covid-19 à la Javel en prévision de l’arrivée des sapeurs-pompiers… » (merci le syndicat)

« J’ai un patient qui va très mal. Après les soins, je lui ai servi à boire, je lui ai fait à manger, je l’ai fait manger… le tout pour 7 € ». Au premier cas de Covid-19, pour mettre le plus en sécurité possible les sapeurs-pompiers qui allaient venir chercher le patient pour l’évacuer vers l’hôpital, Stéphanie a passé son logement à la Javel, dans tous les recoins. « J’ai une collègue syndiquée qui a adressé un message à la fédération nationale des infirmiers (FNI) pour qu’on ait une idée de la réalité du terrain. On lui a répondu : Si elle est assez con pour faire ça… ». Stéphanie n’est pas près de rejoindre le syndicat, qui, à ses yeux, brille par son « absence de soutien ». Que seuls ses adhérents aient un prix sur les visières l’ulcère également.

LIRE AUSSI : Covid-19 : un « marathon solidaire » pour améliorer le confinement des résidents à l’EHPAD de Salignac-Eyvigues

« S’interdire d’évoquer son tourment à ses proches »

« Moi, je ne regarde plus les infos ». Et si l’idée revient, le mari de Stéphanie lui rappelle qu’elle « vit avec ça toute la journée ». Pour sa part, elle estime que « c’est plus dur » pour sa famille que pour elle, qui est portée par « la passion » de son métier et qui a « la chance » que son époux la comprenne. Parce qu’elle a conscience d’avoir ce privilège, l’infirmière libérale s’applique à éviter de parler du covid-19 en famille. Entre collègues aussi, on s’interdit d’évoquer son tourment. Pour se préserver.



Categories: politique

Tags: , , , , ,

1 reply

  1. cet article met le doigt où ça fait mal. Nous sommes dans un conflit de communication où le citoyen pense réellement ce qu’on lui serine à savoir que le système français est le meilleur, etc etc. La réalité est cruelle : en cas de pandémie nous ne sommes pas préparer. Le stock stratégique est inexistant et notre fournisseur est un seul pays qui peut un jour devenir belligerent ! Là est la réalité . Nos technocrates nous entendent mais ne sont que très rarement à l’écoute. Il faut crier notre désespoir …. et même l’écho de ces cris sera :  » vous avez raison  » et la pensée : « taisez vous moi je sais »! Voilà la réalité. l’expérience montre que ni-même les syndicats sont aptes à entrer dans la reflexion humaine sur la protection at l’autonomie stratégique des populations. UN jour viendra peut-être si « l’écoute » se traduise pas des faits.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.