Covid-19 et laboratoires : en Dordogne, le Dr Doermann décrit le dépistage sous contraintes 

Dr Henry-Pierre Doermann

Le Dr Henry-Pierre Doermann est le président du laboratoire de biologie médicale multi-sites Novabio, très présent en Dordogne (DR)

Face à l’épidémie de Covid-19, les biologistes médicaux et leurs équipes sont bien sûr sur le front. Le Dr Henry-Pierre Doermann (1), est le président du laboratoire de Biologie Médicale multi sites Novabio, sites qui sont notamment situés en Dordogne – même s’il y en a ailleurs en région Nouvelle-Aquitaine. Le biologiste médical décrit comment, aujourd’hui, l’activité s’exerce sous contraintes objectives. En se concentrant sur l’aspect médical. Par « pudeur », il s’en tient aux faits. Même discipline pour l’aspect économique : face au danger de ce coronavirus, la santé prend le pas sur toute autre préoccupation. Chaque problème en son temps, même si ce second volet pèse aussi durement sur le fonctionnement des laboratoires.

« Nous avons besoin d’équipements de protection ». Jusqu’au vendredi 27 mars, les laboratoires Novabio ont « su se débrouiller avec les moyens du bord ». Reste que pour faire des prélèvements en vue du « diagnostics de certitude », le personnel est inévitablement au contact des patients (voir plus loin la population qui a aujourd’hui accès au test de dépistage). « Bonne nouvelle ! » ce vendredi 27 mars : l’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine a prévenu le Dr Doermann que 650 masques allaient être acheminés pour équiper les personnels de l’ensemble des laboratoires Novabio de Dordogne, ainsi que ceux des sites de Gironde, du Lot et de la Corrèze. « Ça s’arrange… mais nous manquons cruellement de charlottes, ainsi que de sur-blouses ». Voilà pour le premier chapitre de la « problématique santé ».

« La limitation du nombre de dépistages ne suffit pas : les laboratoires contraints d’externaliser en partie les analyses des prélèvements » 

« En Dordogne comme au niveau national, nous manquons de réactifs pour pratiquer les examens en quantité suffisante ». Le Dr Henry-Pierre Doermann rappelle qu’en France, les indications du diagnostic biologique se limitent à des cas bien définis : les personnes hospitalisées présentant des formes graves de l’infection par le virus, les personnes malades avec des comorbidités, les soignants malades, les deux premiers résidents d’un EHPAD qui manifestent des symptômes du virus, les membres malades des forces de l’ordre. Sauf que ces indications sont suivies… « en théorie ». En effet, les moyens de dépistage restent encore insuffisants pour satisfaire la demande sur ces personnes répertoriées. Oui, les réactifs manquent à ce point. « Nous sommes contraints de prioriser le dépistage des patients graves pour pouvoir les diriger vers des prises en charges hospitalières différenciées « Covid-19 plus » ou « Covid-19 moins ». Notre proximité nous permet de répondre en 3 à 4h, c’est un point important ». L’autre priorité va aux résidents des EHPAD. « Après, nous devons faire en fonction de ce qui nous reste… ». Les labos s’efforcent également de tester les patients des cliniques privées. Quand le stock de réactifs est épuisé, ou dans les autres indications, les laboratoires se limitent à réaliser des prélèvements, qu’ils adressent hors département -à Lyon par exemple- où ils sont analysés. Un inconvénient supplémentaire s’invite alors : le temps du verdict, qui est allongé. « On passe à 36h, voire 48h ». Dans d’autres filières, les prélèvements sont transmis aux laboratoires des CHU, très sollicités également, avec des délais de réponse à 24 à 48 h.

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« Bien, bien loin derrière, nous sommes confrontés à une chute de 60% de l’activité »

« Bien, bien loin derrière, nous sommes confrontés à une autre difficulté ». Le Dr Doermann juge « délicat » d’en parler, question de « pudeur ». Reste qu’il ne peut pas tronquer la réalité. Dans les laboratoires Novabio, aucun malade n’est à déplorer dans les équipes : « très tôt », les gestes barrière y ont été appliqués. Mais conjointement, une « baisse drastique » de l’activité est constatée : « les gens ne se déplacent plus » et les examens classiques sont différés afin d’éviter la transmission du virus. Total : la diminution de l’activité est « de l’ordre de 60% ». Pour passer le cap de cette grave crise sanitaire, les laboratoires activent eux aussi les mesures économiques gouvernementales

Limitation du dépistage : stratégie française… ou pénurie technique ?

« C’est facile, ce n’est pas le moment… ». Entendu, Docteur, mais, sans sonner la charge, le manque de masques, vous en pensez quoi ? « Après le SRAS, le MERS-CoV, le H1N1… on aurait dû se dire qu’une épidémie qui se transmettait par voie aérienne, c’était possible… ». Et, les entraves -de fait- au dépistage du Covid-19, même après avoir sélectionné les personnes prioritaires ? « Ce dépistage demande des techniques assez pointues- détection de l’ARN, transformation en ADN, amplification (du matériel génétique)- et une maîtrise industrielle très sophistiquée de la production du réactif ». Face à l’inconnu, il y a la réaction scientifique, puis, en décalage temporel, la traduction industrielle. « Ensuite, en termes de production, on n’applique pas la souveraineté nationale, donc on doit se fournir dans d’autres états… et ça complique énormément la situation ». Et, pour tout clore, « d’un état à l’autre, la stratégie des pouvoirs publics diffère. En Allemagne par exemple, on a la capacité de dépister ». À savoir si, en France, « le nombre de tests de dépistage a été abaissé pour obéir à une stratégie… ou par manque de moyens techniques ». Le Dr Doermann s’arrête là, la « pudeur » reste la règle. « En période de crise, je n’ai pas envie de critiquer, ce sont des solutions qu’il faut ! ».

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« La France doit se mettre dans le calendrier de l’épidémie »

« La Corée du Sud a tiré les leçons du passé et elle a une approche différente ». Si la Corée du Sud est souvent citée en exemple dans sa gestion de l’épidémie du Covid-19, c’est, pour le Dr Doermann, qu’elle s’est souvenue du fléau du SRAS, mais aussi que, « quand, en France, on parle de « guerre », les Sud-Coréens disent On va gagner ». Le biologiste Doermann pense aussi que la population de la Corée du Sud, probablement plus « disciplinée » que son homologue française, a respecté l’application des gestes barrière à la lettre, sans être confinée. On a également pratiqué un dépistage massif – « je pense que si, en France, nous en avions les moyens techniques, ce serait une solution ». L’utilisation de l’intelligence artificielle a sans doute également pesé dans le résultat obtenu par la Corée du Sud, avec la géolocalisation des personnes contaminées notamment. Sauf que, concernant cette dernière option, sa première évocation en France a aussitôt soulevé un tollé… « RGPD, protection des données en période de crise ? Pardon, mais… ». En clair : merci de ne pas se tromper de sujet. Plus globalement, « en sachant sortir du mille-feuilles administratif, des normes », notre pays aurait beaucoup à gagner. « En France, on devrait être dans le calendrier de l’épidémie car c’est aujourd’hui qu’il faut agir et trouver toutes les solutions possibles pour combattre le fléau viral, quitte, provisoirement, à faire sauter des verrous administratifs ou normatifs… ».

(1) Le Dr Henry-Pierre Doermann est membre du bureau national du syndicat des biologistes (SDB) et président de l’union régionale des professionnels de santé (URPS) des biologistes médicaux de Nouvelle Aquitaine.


Catégories :politique

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1 réponse

  1. Comment peut on prendre contact avec le labo pour passer des masques?

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