« C’est l’infirmière qui m’a lu mon agression racontée dans le journal »

« Il n’y aurait pas eu les coups de talon, encore… Mais là, voyez-vous, à l’intérieur, c’est de la poussière…

  • C’est marrant, je sens comme de l’eau…
  • Ça ne m’étonne qu’à peine, poussière ou eau… Vous devinez qu’il y a quelque chose qui cloche…
  • Tiens, oui, à l’intérieur, j’entends du bruit. Je ne vous en aurais pas parlé si vous ne m’y aviez pas invité.
  • Du bruit ?
  • Oui, du bruit.
  • Ou plutôt, impossible que le bruit vienne de vos mains. Le bruit, il est dans votre tête. Le contrecoup sans doute.
  • Ah.
  • Oui, oui, rassurez-vous.
  • Je vous remercie Docteur. Combien je vous dois ?
  • Vous réglez au secrétariat. Ne vous faites pas de souci, j’ai tout mis sur le compte d’une de vos ALD (NDLR : affection longue durée). Pas de code de carte bancaire à composer, vous n’aurez qu’à présenter votre carte Vitale. Dans votre cas…
  • … c’est une facilité. Merci encore Docteur »

« J’ai la sale manie d’avoir du mal à partir »

« Ils étaient trois. Enfin, au tout début, quand ils me sont tombés dessus. Je me demande d’ailleurs pourquoi ils étaient autant : j’ai soixante-quinze ans… ou soixante-seize… pas plus que soixante-dix sept en tous cas. Je me fie moins à ma mémoire depuis qu’ont surgi ces trois gars. Il était assez tard, presque minuit, ça, c’était marqué dans le journal, et quelqu’un a tenu à me l’amener à l’hôpital. Pour faire de l’exercice, je rentrais à pied de chez des amis. Cette marche nocturne avait aussi l’avantage de me dégriser. Oui, en vieillissant, je me suis découvert une inclination pour le vin. Et il me le rend bien, au niveau des idées. Oh, le trajet qui m’attendait n’excédait pas les deux kilomètres, non plus. C’était assez pour m’extirper de cette soirée. Oui, j’ai la sale manie d’avoir du mal à partir, on dirait que j’emmène avec moi les personnes avec qui j’ai passé du temps, qu’elles me collent. C’est pourquoi je ne m’attarde pas n’importe où. Je tentais d’expliquer ce phénomène dans une nouvelle avant de me retrouver dans cet état. Je rencontrais des difficultés, mais j’en ai toujours rencontré, non, surtout, j’avais choisi de contraindre ma démonstration, en la coulant dans une dizaine de pages, pas davantage. Je trouvais peut-être que je n’avais jamais été aussi courageux, j’étais même assez fier. Après tout, je ne faisais rien d’autre que relever le défi de contrarier ma nature et tard dans ma vie par-dessus le marché. A mes yeux, telle intention avait finalement de la gueule et si telle vanité confinait au délire, je le jugeais assez esthétique. Au passage, pour vous, le même binôme intention/vanité s’est reformé : je bloque les digressions pour que vous vous y retrouviez. J’avais donc dépassé le dernier lampadaire, il me restait environ deux cents mètres à parcourir. J’ai senti une masse dans mon dos et je me suis aplati sur le trottoir. Enfin, je suis mal tombé : à cheval sur le trottoir, la moitié droite du corps en surplomb de la moitié gauche, sur la rue. Je crois que c’est ce plaquage raté qui a fait détaler le troisième type. Il a dû pointer que cette histoire commençait mal. Les deux gars qui sont restés m’ont insulté : eux non plus n’étaient pas satisfaits de cette entrée en matière. Ils hurlaient : « Ils sont tous pareils, les Vieux : vicieux, vicieux… ». J’avais principalement mal à la mâchoire et au ventre, j’ai dû gémir parce que l’un de mes deux agresseurs a crié : « Ferme-là ! ». Ils m’ont tiré sur le trottoir. « Donne-nous plutôt ton pognon ! ». Ils ont fouillé mes poches et en ont retiré un billet de dix euros. Je ne savais pas que j’avais ce billet sur moi, mais ils me l’ont mis sous les yeux en aboyant que ce n’était quand même pas toute ma fortune. J’ai dit que non, je pensais à tous ces manuscrits qui s’empilaient dans mon bureau : ils ne pouvaient pas ne pas trouver, un jour, un modeste éditeur. On ne s’est pas compris, je crois. Ils m’ont demandé de me relever et de les conduire chez moi. J’ai répondu qu’il fallait qu’ils m’aident à me remettre debout et que, d’abord, chez moi, ils ne trouveraient que du papier, ils étaient arrivés trop tôt, ce petit éditeur, je ne l’avais pas encore déniché. C’est là que ça a dégénéré. « Tu fais des livres, c’est ça ? ». J’ai rectifié : « Je voudrais qu’ils deviennent des livres ». Celui qui avait posé la question m’a demandé de mettre les mains à plat sur le bitume. L’autre lui a dit qu’il était vache. Ce qui ne lui a pas plu. Il a placé la semelle de sa chaussure sur ma main droite. Et tout d’un coup, il a levé le pied, plié le genou et, clac, il a abattu son soulier sur ma main. J’ai vomi. « Quel dégueulasse… » a craché son acolyte. Et tous les deux se sont relayés pour me piétiner les mains. Je ne suis pas du tout lequel des deux a eu l’idée des coups de talon. Je ne pense pas que ce soit important.

« Ne vous alarmez pas, Mademoiselle, ça va passer »

Après, je ne sais plus ce qui est arrivé. Il paraît que c’est normal. Je veux dire tout de suite après. On m’a dit qu’on m’avait retrouvé près de chez moi, endormi. Ils ont donc dû m’y traîner. Pas sûr, à ce qu’il paraît. J’aurais moi-même pu me redresser et, je suppose, cahin-caha, avoir voulu rentrer. J’ignorais que j’avais forcé sur le vin comme me l’ont d’abord indiqué les policiers. Je ne jurerais pas qu’un -le plus jeune d’entre eux- n’ait pas alors lâché quelque chose du genre « Il l’a cherché aussi ». Si je ne me trompe pas, qu’il l’ait par conséquent vraiment dit, je ne lui en veux pas, je ne lui demande pas d’aimer le vin comme je l’aime. Tiens, si ces trois gars n’avaient pas existé, je me serais offert cent pages, rien que cent, pour lui démontrer que j’avais mes raisons. Il me semble, mais je n’en suis pas sûr non plus, que j’ai été transporté à l’hôpital en début d’après-midi. Ce sont des heures qui me rendent mal à l’aise dans une journée : je les ressens oisives et ça ne me va pas. Au point d’avoir la nausée. Or, en entrant à l’hôpital, je suis certain que j’avais la nausée. Mais qui sait si les circonstances ne l’expliquaient pas, à elles seules. Même si je ne le crois pas. La suite, mystère, je me suis évanoui. Beaucoup plus tard, c’est l’obscurité qui m’a déplié. Une infirmière m’a en effet appris qu’il était vingt et une heures. Je lui ai répondu « Tant mieux ». Elle a paru surprise. « C’est le moment où la journée devient la plus intéressante ». Elle a dit « Ah ». J’étais prêt à lui confier que sa réplique lapidaire me donnait une idée à développer en quarante ou cinquante pages, mais je ne l’ai pas fait. Cette demoiselle, je ne la sentais pas disponible, elle regardait trop mes mains bandées. « Ne vous alarmez pas, Mademoiselle. Ça va passer ». Là, elle s’est mise à parler. Elle avait entendu le docteur dire le contraire : mes mains, elles étaient fichues. Je lui ai répondu « Ah ». C’est d’ailleurs cette infirmière qui m’a lu le compte-rendu de mon agression dans le journal.

Je dois donc maintenant m’occuper du bruit qui est dans ma tête sans mes mains. Je n’ai jamais tenté de m’occuper de quoi que ce soit sans elles. Dans ma vie, j’ai toujours abordé les problèmes du bout des doigts. Les joies aussi, bien qu’elles aient été nettement plus rares. Il y a dû en avoir au moins deux. Dommage que je ne m’en remémore qu’une. Mais pardon, quel bonheur.



Catégories :si seulement

Tags:,

Vous souhaitez laisser déposer un commentaire ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :