Le hasard est taquin : exemple de l’affaire du canal des amoureux

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Cette affaire-là n’a pas fait l’objet d’une seule ligne dans un titre de presse, d’un seul son sur une radio, d’une seule image, même vidéo. Et pour cause : elle est imaginaire. En revanche, le canal des amoureux (c’est le nom de l’affaire en question) essaie d’illustrer comment le destin peut se montrer taquin. Sachant qu’a priori, le sort ignore la distinction entre le réel et l’imaginé.

Main dans la main, Antoine et Madeleine Rampal longeaient le chemin du halage. Ils ne se parlaient pas. Ils se contentaient de fixer tous deux l’horizon rectiligne car c’est ainsi qu’ils communiaient le mieux. Quand surgissait un pont sur le canal, ils sursautaient ensemble et, sans s’être concertés, ils pressaient le pas, mûs par la hâte de dépasser l’enjambement. Antoine et Madeleine Rampal ne supportaient pas que le paysage change, que sa ligne de fuite se brise. Sans se l’être jamais dit, les amants voyaient dans cette cassure la menace d’une rupture de leur destin commun.

Une fois le canal libéré de son entrave, Antoine et Madeleine ralentissaient la cadence, inspiraient profondément, rassérénés. La perspective droite était redevenue une ligne nue, sans fin. Ils retrouvaient l’avenir dont ils rêvaient : pur, éternel. Aussi avaient-ils, une fois mariés, pris l’habitude de marcher le long du canal. C’était leur manière complice (et originale) de défendre leur amour. Des caprices de la météo même : les humeurs du ciel ne modifiaient pas d’un pouce la trajectoire de l’eau. Antoine et Madeleine Rampal avaient la conviction qu’en suivant l’eau proprement saucissonnée, ils voyageaient dans un train qui ne déraillerait pas et c’est à la condition d’embarquer dans ce train-là que, devant le curé, ils s’étaient dit oui. Sachant bien que le temps serait leur ennemi. Mais sur le chemin du halage, les jours pouvaient se succéder… Rien ne stopperait la percée du canal et celui-ci s’enfoncerait inexorablement dans l’avenir immuable sans avancer : leur union était donc aussi immarcescible.

Voilà comment Antoine et Madeleine Rampal s’y étaient pris pour couler des jours heureux. Et pourquoi pas… Reste qu’ils avaient méprisé l’intercession du hasard.

Pour s’abattre sur les deux tourtereaux, le sort élut un après-midi du mois d’août, caniculaire. Pour fondre sur leur bonheur, il emprunta sa forme la plus sobre : l’impondérable. Sous son pied, Madeleine sentit un fin matelas ; étonnamment, la terre perdit en résistance. Mais c’est l’apparition, au loin, d’un nouveau pont sur le canal qui la fit tressaillir, exactement comme Antoine bien sûr. Et au même moment, pardi. Ils pressèrent le pas, anxieux. Le pied de Madeleine ne lui transmit pas d’autre information, bien que le sort ait déjà sévi précisément à son niveau… Mais comment eût-elle pu à la fois courir après l’horizon et faire choir son attention par terre ? Le venin de la vipère monta au cœur de manière fulgurante : c’est que Madeleine trottinait. Antoine s’étonna que son épouse desserre l’étreinte de sa main. Quand il crut tenir un chiffon, il voulut se renseigner. Madeleine n’était plus à ses côtés. Il s’aperçut alors qu’il remorquait son pantin.



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